François Sureau remonte (partiellement) la Seine


Dans un précédent texte, je me désolais que, dans Le bruit de la mer, Frank Maubert longe en dilettante la côte française de la frontière belge à l’espagnole. Je pourrais faire un reproche du même ordre à François Sureau avec L’or du temps : s’il suit bien la Seine à partir de sa source sur le plateau de Langres, une fois arrivé à Paris, soit après un quart du livre (deux cents pages quand même), il l’abandonne pour se livrer à de foisonnantes virées historico-littéraires, sans jamais y revenir (mais on sait d’emblée qu’on n’ira pas au-delà de Paris grâce à la carte figurant en début d’ouvrage). À cette première remarque liminaire s’en ajoute une seconde : alors qu’on ne compte plus les livres largement (sinon totalement) autobiographiques affublés en couverture du mot « roman », sésame pour de meilleures ventes, paraît-il, générant son lot d’incertitudes et de malentendus (qu’est-ce qui est vrai et ne l’est pas ? leur auteur ne cessant devoir se justifier), ce gros bouquin est présenté comme un récit alors qu’il possède une part fictive importante. Allez comprendre !

Car l’auteur, avocat et écrivain, a la bonne idée de se laisser guider par un personnage imaginaire, un peintre répondant à l’improbable patronyme d’Agram Bagramko qui a suivi le même tracé que lui quelques décennies plus tôt. Ce « réfugié aux origines imprécises » arrivé en France dans les années 20 et proche des surréalistes, naturalisé français en 1931 et engagé dans la France Libre, avant de s’installer aux États-Unis puis au Canada où il mourra en 1972, est principalement l’auteur d’un triptyque conservé dans un musée de Seattle, Ma source la Seine, accompagné d’une plaquette qui porte le même titre dont Sureau fait son miel tout au long de sa déambulation. Car cet artiste, à l’instar du Zelig de Woody Allen, s’est retrouvé pendant plusieurs décennies là où il le fallait, en compagnie des gens qu’il fallait connaître. En France, il a été accueilli par un non moins mystérieux Grigoriev, ancien colonel des Cosaques qui, après avoir vécu de mendicité à Paris, est devenu le secrétaire d’un professeur de médecine (présenté comme le grand-père du narrateur), propriétaire d’un domaine, La Geneste, dont il occupe une petite maison dans le parc.

Cet Or du temps est un monstrueux condensé (si l’on peut dire) d’érudition historique et littéraire. Parfois trop. Des trente pages sur le général Lyautey, croulant sous le poids de faits, de citations, de références pas toujours limpides (de manière générale, ce livre s’adresse à un lecteur déjà doté d’une certaine culture, l’auteur s’appuyant toujours sous un socle de connaissances supposé connu), de considérations diverses, sans qu’un fil narratif ou chronologique saute aux yeux, je suis sorti éreinté, sans trop savoir que penser de ce militaire complexe, éphémère ministre de la Guerre fin 1916. Autre exemple, le long passage consacré à Maigret. De ce célèbre commissaire créé en 1930 à Samois-sur-Seine où Simenon a amarré sa péniche l’Ostrogoth, l’auteur est familier, si l’on en croit les très nombreuses citations extraites de ses enquêtes. Mais, ballotté d’un sujet à un autre, je ne suis pas parvenu à saisir le fil conducteur ni le réel propos de cette plongée dans les recoins d’une œuvre aux multiples facettes.

Ceci écrit, d’autres parties m’ont apparu plus limpides, moins obscures, et m'ont donc davantage passionné. Par exemple, celle où il est question d’un autre général à la réputation contrastée, Charles Mangin, surnommé « le boucher du Chemin des Dames » dont on peut lire un portrait plus complexe. Ou les pages abordant le méconnu Henri Ghéon, écrivain proche de Gide devenu catholique fervent, Cravan et l’anarchiste Vaillant, et par ricochet l’abbé Lemire, principale victime de sa bombe lancée dans l’hémicycle de la Chambre des députés le 9 décembre 1893, ou encore Albert Londres, Joseph Kessel et… Babar. De même, est édifiant ce qui est dit de l’aveuglement des communistes français (et apparentés) face aux dénonciations d’Arthur Koestler dans Le zéro et l'infini et, plus encore, lors du procès Kravchenko, début 1949, suite à la publication de son implacable réquisitoire, J’ai choisi la liberté.


Dans cette somme d’érudition, quel que soit le personnage abordé, la dimension historique est donc omniprésente. Et elle l’est parfois pour elle-même lorsque Sureau parle du jansénisme et de Port-Royal-des-Champs, du Palais Royal, de l’incendie du Bazar de la Charité ou de la chartreuse de Paris et de l’élixir qui en porte le nom.

François Sureau, L‘or du temps, Gallimard, 848 pages, 27,50 €