Françoise Lalande en état de veille


«Françoise Lalande-Keil, Tunis». C’est par cette signature que la romancière belge clôt son nouveau roman, et son plus ample, pour à la fois rappeler qu’elle vit depuis 2008 dans la capitale tunisienne et réaffirmer son ascendance maternelle. Car son nouvel opus, Nous veillerons sur le sommeil des hommes, est construit sur trois membres fictifs de cette famille Keil, «tribu» déjà présente dans l’autobiographique Une belge méchante et dont les héros des romans Le Gardien d’abalones, Daniel ou Israël et Sentiments inavouables portent également le nom. «C’est une famille handicapée de l’amour, explique-t-elle. Elle fait partie de ces gens qui ne vivent pas, toujours en opposition avec le monde. Il n’y a chez elle ni ouverture, ni curiosité pour les autres. C’est tellement différent de moi!»< Le roman s’ouvre par la découverte, au large de Seattle dans un bateau nommé Noé II, des corps de Léo, Lila et Julius Keil dont nous suivons les itinéraires respectifs jusqu’à leur rencontre en 2002 en Israël, à l’occasion d’une grande réunion familiale, prélude à leur suicide collectif. La première, Léa, née dans le Berlin en guerre, a été recueillie par un couple de vieux Allemands qui l’a élevée après la mort de sa mère lors d’une chute dans une maison en ruine. Devenue une violoniste de renommée mondiale, elle entretient d’étranges rapports avec un Berlinois installé à Seattle qui a connu sa mère en 1945, ce qu’elle ignore. Ensemble, ils assisteront au concert improvisé de Rostropovitch devant le Mur de Berlin fracturé. La deuxième, Lila, née dans les Ardennes belges – comme l’auteure elle-même -, célèbre championne de lutte au visage masqué connue sous le nom de Gladiatora, a successivement été l’épouse d’un Russe et d’un militant pro-palestinien. Le troisième, Julius, le cadet, est marin et a mené une double vie dans sa ville natale de Seattle, avant de découvrir son homosexualité. A Tel-Aviv, où ils partagent pendant quelques jours le même petit appartement, va se tisser entre eux une solide et indéfectible amitié. Ils vont ouvrir les yeux sur un pays et un monde qui leur était inconnu et, le dernier soir, devant le mémorial de Yad Vashem, Léa, accompagnée de cent violoncellistes, va interpréter un morceau de sa composition, L’amour du monde. Deux tragédies balisent ce livre foisonnant, Auschwitz et le 11 septembre 2001. «Quand j’étais petite, se souvient Françoise Lalande (née en 1941), on parlait des cousins résistants condamnés à mort par la Gestapo ou envoyés dans les camps de Tallinn. Vivant ensuite dans beaucoup de pays, je me suis rendu compte qu’Auschwitz pesait encore sur la planète. En parlant d’Israël, il m’est impossible de faire l’économie du peuple palestinien qui souffre. Ce qui lui fait subir les colons est insupportable. Mais comme il y a eu Auschwitz, au nom de cette douleur indépassable, le monde ne bouge pas. C’est effrayant quand la haine triomphe. C’est pour cela que le roman se termine sur le 11 septembre même si, évidemment, il n’est pas comparable à Auschwitz. Mais c’est l’événement traumatisant de notre temps. Mon livre est en résistance à cela. Comment retrouver l’aptitude au bonheur, la joie, l’amour quand on a connu une immense douleur? Il faut pouvoir donner la parole à tout ce qui nous rend vivants.» Pour dire cette triple tentative de s’amarrer à un monde qui s’efforce de se donner une figure présentable, Françoise Lalande glisse en douceur d’un personnage à l’autre, intégrant leurs pensées et leurs échanges dialogués dans son élégant et souple phrasé. C’est ce mélange entre descriptif et intériorité qui confère à cette écriture son charme prenant et sa profonde singularité. Et donne à cette symphonie humaine une densité et une ampleur exceptionnelles. Les jurés du Prix Rossel (le principal prix littéraire belge dont font principalement partie d’anciens lauréats) ont loupé l’an dernier son précédent roman, La séduction des hommes tristes. Espérons que, cette année, ils ne commettront pas pareille bourde en passant à côté de celui-ci.

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