Freedom


Nous avons tous d’anciennes photos un peu floues, mal cadrées, dont on se dit qu’elles pourraient être meilleures, mais qu’on ne jetterait pour rien au monde. C’est le sentiment que nous inspire ce double cd: on l’écoute comme on feuillette un vieil album photographique, pour se replonger dans une époque révolue ou, si on ne l’a pas connue, voir comment c’était en ce temps-là.  La compilation Freedom Rhythm & Sound,  Revolutionary Jazz & The Civil Rights Movement 1963-82 nous plonge dans le dernier chapitre marquant de l’histoire du jazz (si on excepte le jazz-rock, initié par Miles Davis) : le jazz d’avant-garde des années 60 et 70, qui était en osmose avec le Mouvement des Droits Civiques mené par Martin Luther King, mais aussi des mouvements plus radicaux comme celui de Malcolm X et des Black Panthers. Ce moment de l’histoire de la musique américaine débute alors que la ségrégation raciale n’est pas encore abolie. Comme on leur refuse le statut de citoyen américain à part entière, les musiciens noirs de la nouvelle génération se détournent de l’Amérique officielle et bien-pensante, et revendiquent leurs racines, leur « africanité » et se proclament afro, black et beautiful, et artistes, créant notamment l’Association for the Advancement of Creative Music (AACM), toujours active aujourd’hui dans le ghetto de Chicago (voir l’article paru dans le Monde Diplomatique de décembre 2009 ou en ligne (www.monde-diplomatique.fr). Ce fut une époque riche, inventive et revendicative où la communauté noire lutta pour un Black Power sur fond de décolonisation et de guerre du Vietnam. Les concepteurs de ce double cd n’ont sans doute pas voulu effrayer le public potentiel en incluant un free jazz trop free, mais ont dosé les plages qui ont en commun l’énergie, la spontanéité, l’inventivité, et ont fait la part belle également à une musique funky et soul, joyeuse et festive. Quelques grands noms –  l’immense Sun Ra ans his Outer Space Orchestra (écoutez leur motherfuckante incantation Nuclear war !), Art Ensemble of Chicago, Archie Shepp, Joe Henderson, Mary Lou Wiliams, Oliver Lake,  le Sud-Américain Gato Barbieri et le Sud-Africain Dollar Brand (alias Abdullah Ibrahim) – côtoient de parfaits inconnus; de grands absents aussi, trop dérangeants peut-être, comme Albert Ayler ou Cecil Taylor, – ou trop grands sans doute pour figurer ici, comme John Coltrane et Ornette Coleman. Et une ou deux plages inutiles. Autant d’images sonores d’une époque, belle et terrible, dont on peut prolonger l’écoute en lisant le roman New Thing écrit par un collectif italien sous le nom de Wu Ming 1, une excellente peinture de l’époque, sur fond d’enquête sur l’assassinat de trois jeunes musiciens de jazz noirs (Métailié).