Génocide rwandais: «papas de sang» et traque de tueurs


Depuis quinze ans, à travers plusieurs livres, Jean Hatzfeld, ancien grand reporter à Libération, ne cesse de se poser les questions du «comment»: comment des Hutus ont-ils pu pourchasser et massacrer froidement à la machette des centaines de milliers du Tutsis, parfois leurs voisins avec lesquels ils avaient toujours vécu en bonne entente? Et comment, ensuite, sont-ils parvenus à réapprendre à vivre, souvent côte à côte, dans le même village? Quels regards les tueurs portent-ils sur leurs actes? Et les rescapés sur ceux qui ont exterminé leurs familles?

Sa quête, Hatzfeld l’a centrée sur un seul lieu, les collines de Nyamata, une région au sud de Kigali où quelque 50000 Tutsis (sur 59000) ont été assassinés en un mois. Et où un mémorial a été construit dans l’église où ont été tués plusieurs centaines de Tutsis (photo). De ce travail de mémoire, il en a tiré un triptyque fascinant, donnant successivement la parole à quatorze survivants (Dans le nu de la vie), à dix génocidaires (Une saison de machettes) et, au lendemain de la libération en 2003 d’un grand nombre de ceux-ci, aux uns et aux autres (La stratégie des antilopes).

«Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de raconter ce qui a pu se passer mais d’essayer de comprendre comment on sort d’une telle expérience quand on l’a traversée et comment on vit avec cela maintenant. Je n’ai pas besoin, comme en Bosnie, d’inventer des personnages romanesques, même si c’est aussi littéraire qu’un roman», confie celui qui, au moment du génocide, se trouvait pour le quotidien Libération dans Sarajevo assiégée. «A l’époque, il n’y a pas Internet et ça me passe un petit peu au-dessus de la tête », concède-t-il Il ne prend réellement conscience de la tragédie qu’aux Etats-Unis où il arrive en juin pour suivre la Coupe du monde de foot. Avant même la fin de la compétition, il part au Rwanda couvrir l’exode de la communauté hutu, environ deux millions de personnes, vers le pays voisin qui s’appelle encore le Zaïre – la fameuse et si discutée opération turquoise. Mais de retour en France, il a l’impression que lui et ses confrères sont passés «à côté de l’Histoire», qu’il manque un personnage, le rescapé, et que «c’est certainement un sujet de livre». Il retourne donc au Rwanda en 1998 avec cette seule idée en tête. Sillonnant de pays, c’est sa rencontre avec Sylvie, qui reviendra dans plusieurs de ses livres, qui est déterminante.




Le Rwanda étant une ancienne colonie belge, ses habitants y parle davantage le «belge» que le «français». Ils ont été à l’école gardienne (et non maternelle) ou en troisième année primaire (et non au CE2), à l’université, ils paient un minerval (frais d’inscription) et, bien sûr, ils disent septante et nonante. Et ils boivent de la Primus. Mais ce sont surtout des mots et expressions aussi imagées que poétiques qui fleurissent leurs discours. Ils «tripotent habilement les mathématiques», se méfient de ceux qui «jazzent des malveillances» ou regrettent que leurs proches «ne chipent plus de temps à venir». Et ils sont contents de vivre à Nyamata où «l’ennui ne rode pas» même s’ils sont parfois «mal dévisagés» par leurs «avoisinants». Et ces jeunes, qui ne voient pas toujour leur avenir «risquant», disent tous «le» papa, «la» maman, jamais «mon» ou «ma».


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