Gilets jaunes et cols blancs


Que se passe-t-il dans la tête d’un homme richissime, qui gagne 78 millions en 4 ans, quand il décide de dissimuler près de la moitié de ces gains colossaux pour échapper à l’impôt ? Quelles histoires aberrantes se raconte-t-il pour justifier l’injustifiable ?


Dans son extraordinaire Sapiens, Yuval Noah Harari raconte comment l’humain est passé très rapidement du stade de fourrageur (cueilleur / pêcheur) à celui d’agriculteur et de citadin. Une révolution agricole qui correspond, contrairement à ce que nous pensons couramment, à un asservissement et à une réduction du bonheur et de la liberté.

Un des points majeurs de cet essai est ce que Harari nomme les « ordres » ou les « réalités imaginaires », autrement dit les « fictions » : « Cette faculté de parler de fictions est le trait le plus singulier du langage du Sapiens. […] Jamais vous ne convaincrez un singe de vous donner sa banane en lui promettant qu’elle lui sera rendue au centuple au ciel des singes. Mais pourquoi est-ce important ? Somme toute, la fiction peut dangereusement égarer ou distraire. Les gens qui vont dans la forêt en quête de fées ou de licornes sembleraient avoir moins de chance de survie que ceux qui cherchent des champignons ou des cerfs. Et si vous passez des heures à prier des esprits tutélaires inexistants, ne perdez-vous pas un temps précieux qui serait mieux employé à fourrager, vous battre ou forniquer ? Or, c’est la fiction qui nous a permis d’imaginer des choses, mais aussi de le faire collectivement. Nous pouvons tisser des mythes tels que le récit de la création biblique, le mythe du Temps du rêve des aborigènes australiens ou les mythes nationalistes des États modernes. Ces mythes donnent au Sapiens une capacité sans précédent de coopérer en masse et en souplesse. »


Autrement dit, il n’y aurait ni culture, ni civilisation, ni organisation sociale à l’échelle de ce que nous connaissons aujourd’hui sans la fiction. Et ce qui les fonde sont des fictions auxquelles nous choisissons de croire, sans lesquelles il aurait été impossible de mettre en place toutes ces « réalités » sociales et économiques : « Il n’y a pas de dieux dans l’univers, pas de nations, pas d’argent, pas de droits de l’homme, ni lois ni justice hors de l’imagination commune des êtres humains.[…] Essayez donc d’imaginer combien il eût été difficile de créer des États, des Églises ou des systèmes juridiques, si nous ne pouvions parler que de ce qui existe réellement, comme les rivières, les arbres et les lions. »


Le passage à l’agriculture

La révolution agricole a eu un effet : « maintenir plus de gens en vie dans des conditions pires », à cause des tâches toujours plus lourdes et épuisantes imposées par l’agriculture, la conservation des récoltes et les dangers énormes qu’une destruction de celles-ci provoquait. Ce qui compte, c’est le nombre, la croissance démographique, qui fait qu’aujourd’hui encore, on accepte de trimer comme des fous toute notre vie pour vivre mal : « Une des lois d’airain de l’histoire est que les produits de luxe deviennent des nécessités et engendrent de nouvelles obligations. Dès lors que les gens sont habitués à un certain luxe, ils le tiennent pour acquis. Puis se mettent à compter dessus. Et ils finissent par ne plus pouvoir s’en passer. » Autrement dit, notre « zone de confort » que nous refusons de quitter peut être extrêmement inconfortable, mais c’est celle que nous connaissons et que nous ne voulons pas lâcher.


Le surcroît de stress, de travail et de fatigue incomba et incombe aujourd’hui encore, et sans doute pour longtemps, aux plus pauvres : les paysans, les ouvriers, les employés. « Partout surgirent des souverains et des élites qui se nourrirent du surplus des paysans et leur laissèrent juste de quoi subsister. […] L’histoire est une chose que fort peu de gens ont faite pendant que tous les autres labouraient les champs et portaient des seaux d’eau. » On ajoutera : creusaient des mines, travaillaient à la chaîne, mouraient sur les champs de bataille… Et les « coopérations » qui ont permis le développement de civilisations toujours plus grandes et puissantes ont été et sont encore imposées et inégalitaires.

Croire qu’il y a des hommes libres et des esclaves, ou croire que tous les hommes sont égaux : dans les deux cas, nous avons affaire à des fictions qui permettent la construction d’une société. Pour autant que les individus qui composent cette société adhèrent, croient à cette mythologie. Si les gens cessent de croire à la gravitation universelle, celle-ci continuera néanmoins à s’exercer ; mais s’ils ne croient plus dans les mythologies qui fondent l’ordre imaginaire de leur société, celle-ci est menacée ; « Préserver un ordre imaginaire requiert des efforts acharnés à chaque instant. Certains prennent la forme de violence et de contraintes. Armées, polices, tribunaux et prisons œuvrent sans cesse pour forcer les gens à se conformer à l’ordre imaginaire. »


Sécurité et violence

Parmi ceux qui ont écrit la mythologie des droits de l’homme, Montesquieu avait bien compris que l’égalité et la liberté étaient des pétitions de principe, et que l’une et l’autre étaient menacées à cause de la nature humaine. Il n’avait pas fait le lien qu’établit Harari avec nos ancêtres fourrageurs : ceux-ci, dépendant de la nourriture qu’ils trouvaient dans la nature, auraient, selon Harari, inscrit dans leurs gènes la nécessité de se goinfrer dès qu’ils tombaient sur de la nourriture, car le lendemain n’était jamais assuré. Ce réflexe serait toujours inscrit en nous, ce qui explique notre voracité, qu’elle porte sur du réel (la nourriture, l’alcool) ou sur des fictions (l’argent, le pouvoir). Quelque chose en nous, depuis des milliers d’années, nous dit que trop n’est jamais assez.


Pour compenser cette gloutonnerie qu’une société d’aisance (relative) rend dangereuse, Montesquieu avait ajouté à l’égalité et à la liberté une troisième force : la frugalité. Autrement dit, la capacité éthique de chacun à limiter sa gourmandise, afin de ne pas accroître démesurément les inégalités ou de ne pas restreindre excessivement les libertés. Et cela, tant au niveau individuel que collectif ; les excès menacent notre santé individuelle – l’obésité, par exemple – et la paix sociale – lorsque les écarts de revenus et de richesses dépassent un ratio tolérable et toléré par tous. Et sans frugalité librement acceptée par chacun, la société est tôt ou tard en danger.


Les germes d’une révolution, les risques d’un anéantissement

De nombreuses voix, depuis longtemps, tentent en vain d’alerter les dirigeants de nos pays : si l’on continue dans cette direction, où les inégalités se creusent, où des richesses individuelles toujours plus folles se construisent alors que la classe moyenne s’appauvrit, on va dans le mur. Autrement dit, l’ordre imaginaire sur lequel s’est bâtie notre société se disloque. Les rois sont nus et les gens se révoltent.


Carlos Ghosn – tout en lui laissant évidemment la présomption d’innocence – incarnerait alors parfaitement ces gloutons de l’argent et du pouvoir, ce qui n’enlève rien à leurs très grandes qualités de gestionnaires et de dirigeants (lesquelles sont certainement indispensables pour le mettre dans cette position de pouvoir et de richesse). Quel sens y a-t-il à refuser de payer des impôts sur 37 millions quand on en gagne 80 ? Poser la question est déjà une injure à celles et ceux pour qui le montant de ces impôts représente à lui seul le revenu global de plusieurs vies. Et si ce n’est Carlos Ghosn, c’est donc son frère, un des siens ; car ils n’épargnent guère leurs efforts pour épargner toujours davantage. Trop n’est jamais assez…


À l’opposé de ces cols blancs qui dirigent et possèdent le monde, les gilets jaunes manifestent aujourd’hui leur colère. On a tout dit sur ces gens qui bloquent les routes et montrent leur colère : qu’ils étaient manipulés par Mélenchon, par des fascistes, qu’ils étaient racistes… Certains peut-être, sûrement ; ils représentent la société dans son ensemble, avec ses gauchistes, ses fascistes, ses racistes, mais aussi ses bobos, ses écolos, ses gogos, ses zozos. Vous et moi. Des gens qui ne croient plus dans cet ordre imaginaire qui autorise l’obésité financière des Ghosn au prix d’une vie de plus en plus précaire, de plus en plus difficile, de moins en moins confortable.

Le mythe de la croissance

Parmi toutes les divinités de notre mythologie malade, la croissance est une des plus invoquées. On lui sacrifie tout, y compris l’avenir. La croissance, telle qu’elle nous domine, n’est rien d’autre que cette voracité portée à l’échelle universelle. Parler de décroissance, c’est traduire en termes contemporains la frugalité de Montesquieu. Pour ce dernier, elle était nécessaire pour assurer la liberté et l’égalité ; la décroissance est désormais indispensable pour garantir non seulement la liberté et l’égalité, mais aussi la survie de l’humanité.


Le capitalisme qui nous dirige n’est rien d’autre qu’un de ces ordres imaginaires. Une fiction très puissante, qui a apporté beaucoup de bienfaits et beaucoup d’horreurs. Comme tous ceux qui ont précédé, et tous ceux qui suivront sans doute. Mais pour qu’il y ait une suite à l’histoire de l’humanité, il est temps de changer. Non pas de logiciel, comme on l’entend dire à toutes les sauces ; de mythe. On ne croit pas dans un logiciel ; on croit dans un mythe.


Plusieurs histoires sont en compétition pour le Goncourt de l’avenir, dont nous avons déjà connu des variantes (car, comme le disait Proust, il y a moins d’idées que d’hommes…) : le mythe suprémaciste, selon lequel une race, une civilisation, une catégorie sociale a le droit de diriger le monde, voire de l’asservir, et certainement de le mépriser ; le mythe universaliste, remis encore et encore sur le métier, cette fois profondément écologique, au sens fort du terme, dans l’espoir qu’un jour cette merveilleuse fiction des droits de l’homme devienne une réalité aussi tangible que la gravitation universelle.

Ce sera l’un ou l’autre. Ou la fin de cette brève et magnifique histoire de l’humanité.


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