Goncourt 1 -Littérature 0

L’Académie Goncourt, en décernant hier son prix à La Carte et le territoire, a commis une bonne action, une seule, mais de taille: elle nous a enfin débarrassés de Michel Houellebecq. A chaque fois qu’il publie un livre, polluant le climat pendant deux mois, l’ex-autoproclamé «ennemi public» ne se demandera plus s’il gagnera ou non la précieuse timbale, encouragé par ses amis écrivains – Beigbeder, Arnaud Viviant (qui ose le comparer à Perec) et consorts, une certaine faune parisienne – et critiques – Les Inrocks en tête qui, sans craindre le ridicule, titrent «Une injustice enfin réparée», parlant d’un roman «total», il y a des baffes qui se perdent. Et peut-être son éditeur, Flammarion en l’occurrence (après un bref détour par Fayard), cessera-t-il de vendre ses bouquins comme de la poudre à lessiver. Un conseil donc aux jurés: donnez votre prix une bonne fois pour toutes à Christine Angot, à Frédéric Beigbeder et à Amélie Nothomb, qu’on en finisse avec les supputations, ou alors, et là ce serait mérité (tant qu’à faire), à Olivier Adam (qui passe à côté pour la troisième fois) ou à Philippe Claudel (sélectionné à plusieurs reprises mais pas cette année). En définitive, ce triste millésime n’est qu’une demi-surprise venant de ce jury – même si on espérait que les arrivées de Pivot, Ben Jelloun et Rambaud relèveraient le niveau. Depuis, mettons vingt ans, combien de grands livres a-t-il couronnés? Quatre? Cinq? Les Champs d’honneur de Jean Rouaud, Texaco de Patrick Chamoiseau, Le Testament français d’Andreï Makine, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Syngué Sabour, Pierre de patience d’Atiq Rahimi – un auteur breton, un antillais, un russe, un américain et un afghan. Peut-être aussi Je m’en vais de Jean Echenoz ou Le Soleil des Scorta de Laurent Gaudé, même si ce ne sont pas les meilleurs romans de leurs auteurs. Ils ont aussi eu raison de célébrer Marie Ndiaye, dommage que ce fut pour le bancal Trois femmes puissantes. Même remarque pour Pascal Quignard. En 2002, les Académiciens se sont faits mousser en récompensant son texte hybride, Les Ombres errantes (l’une des plus mauvaises ventes de l’histoire du prix, sinon la plus mauvaise), plutôt que l’un de ses romans, dont certains sont excellents (Tous les matins du monde est une merveille). Je ne veux pas pour autant crier avec les loups, dénigrer le Goncourt, la majorité des livres primés sont bons, à tout le moins consensuels. Mettre d’accord dix fortes personnalités ne doit pas être une sinécure (comme c’est aussi le cas au Festival de Cannes, par exemple). Ces hommes et femmes que l’on suppose de bonne volonté préfèrent dès lors, le plus souvent, se satisfaire du «plus grand dénominateur commun» (et non le plus petit comme on l’écrit généralement à tort) plutôt que de se fâcher entre eux. Sinon, comment expliquer qu’aient été primés Le Chasseur Zéro de Pascale Roze en 1996, Confidence pour confidence de Paule Constant deux ans plus tard (notamment face… aux Particules élémentaires de Houellebecq), La maîtresse de Brecht de Jacques-Pierre Amette en 2003 (contre Les Ames grises de Philippe Claudel ou Dans la guerre d’Alice Ferney) ou Alabama Song de Gilles Leroy en 2007 (face au Rapport de Brodeck du même Claudel ou A l’abri de rien d’Olivier Adam)? Finalement, le Goncourt n’est qu’un jeu (qui rapporte très gros). Et c’est très bien qu’il existe, n’en déplaise aux râleurs – comme les autres prix, d’ailleurs: je me réjouis par exemple que celui de l’Académie française décerné à Eric Faye pour Nagasaki aide à sortir enfin de l’ombre cet écrivain très singulier et talentueux. Même s’il ne couronne que rarement le meilleur roman français de l’année et s’il ne reflète nullement le niveau littéraire du moment. Ou alors, cette année, c’est à désespérer.