Guégan en termine avec Drieu la Rochelle


Après en avoir écrit une pelletée pendant trois décennies, Gérard Guégan en a, semble-t-il, fini avec le roman. Depuis 2005 et Les cannibales n’ont pas de cimetière, il se consacre à d’autres passions: une histoire de Champ Libre, maison d’édition fondée par Gérard Lebovici dont il fut le directeur littéraire de 1969 à 1974 (les formidables Cité Champagne et Montagne Sainte-Geneviève), une biographie du communiste devenu collaborateur Jean Fontenoy (Fontenoy ne reviendra plus) ou des évocations empreintes d’imaginaire de moments dans le vie de Stendhal (Appelle-moi Stendhal), Aragon (Qui dira la souffrance d’Aragon?) et aujourd’hui Pierre Drieu la Rochelle.

Présenté comme une «fable», Tout a une fin, Drieu s’immisce dans les dernières heures de l’écrivain qui, après une première tentative en août 1944, réussit son suicide le 15 mars 1945. Plus exactement, l’auteur d’Un cavalier à la mer imagine cette ultime nuit où l’éphémère directeur de la NRF sous contrôle allemand, dans sa marche inéluctable vers la mort, croise le chemin de quatre anciens Résistants, trois hommes et une femme qui l’emmènent dans un local jadis occupé par les communistes pour le juger. Et pour le liquider en douce? Si Héloïse, la plus déterminée, n’y verrait pas d’inconvénient, tous ne sont pas du même avis, notamment celui qui se fait appeler Marat. Car, comme il le rappelle, ils ne sont ni des «tondeurs de bonnes femmes», ni des «assassins», mais des «justiciers», laissant leur proie décider seule de son propre sort.

En une demi-douzaine de chapitres introduits chacun par un vers de Chambre noire, un poème de Pierre Reverdy, l’auteur se livre à de réguliers allers-retours entre la parole et la pensée. Les discours des procureurs qui affirment rendre justice aux fusillés Politzer, Solomon, Decour et Cavaillès, et aussi à Prévost, Desnos ou Fondane, et ceux de l’accusé qui lance à ses geôliers, bravache, préférer «tomber sous les balles des partisans communistes que sous celles des miliciens gaullistes», sont rythmés par les pensées de cet homme en sursis qui se parle à lui-même pour tenter de s’y retrouver dans les méandres de son existence et de ses choix.

L’écriture de Guégan n’a rien de confortable, elle gêne aux entournures, ceux qui ont lu ses livres le savent. Elle gratte, âpre, et interpelle frontalement le lecteur, pas vraiment mieux traité, finalement, que les personnages. L’auteur de La Rage au cœur aime ce qui dérange, démange, rejette l’agrément d’un style lisse qui embraierait sur l’attendu, l’espéré, préférant la confrontation et l’affrontement. Un terrain de choix avec un écrivain aussi paradoxal et ambigu que Drieu.

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