Han Bennink, le KVS, la pauvreté, et les Flamands qu’on aime


Han Bennink n’est pas un batteur ordinaire. Drummer and visual artist, peut-on lire sur son site. Pas n’importe quel drummer : un batteur complet, un batteur total ! Batteur et total ? Qu’est-ce que ça veut dire ? On aura à peu près tout dit quand on saura qu’enfant, à la batterie que lui avait offert son père percussionniste classique, il préférait les chaises de cuisine. Oui, Han Bennink tapait sur les chaises, il tapait sur tout. Il a évidemment vite compris qu’un batteur de chaises de cuisine n’avait pas beaucoup d’avenir dans la musique. Il a donc fini par adopter la batterie offerte par son papa, sans jamais abandonner les chaises, le plancher, les murs, et tout ce qui peut traîner dans une pièce ou sur une scène. Le voilà devenu batteur de jazz, sur les traces de son héros, Kenny Clarke, dont il a hérité un swing jamais pris en défaut, ce qui lui a permis d’accompagner quelques grands du jazz, dont Eric Dolphy, Sonny Rollins, Dexter Gordon, René Thomas. En même temps, il a développé un style tout à fait personnel et immédiatement reconnaissable au sein de la nouvelle musique improvisée européenne, avec Fred van Hove, Albert Mangelsdorf, Peter Brötzmann et d’autres. Je n’ai pas osé écrire le mot « free jazz », ce mot fait peur, ah non, pas le free jazz, et hop, parti, mon article, vous avez déjà cliqué sur autre chose! Comme dans tous les styles, classique, jazz, musique du monde, il y a dans le free jazz le pire et le meilleur. Et Han Bennink représente le meilleur, il est d’ailleurs hors catégorie, atypique, – adjectif bien commode qu’on emploie pour classer les inclassables. Total, ai-je écrit, et pas seulement parce qu’il tape sur tout, mais parce que la qualité de sa frappe, et sa manière de frapper, ouvrent un horizon, ouvrent, oui, un univers de sons dans lequel on découvre soudain que le frappeur est en quelque sorte lui-même le frappé, qu’il est le centre de son art : il ne joue pas de la batterie, il fait corps, il est l’artisan – et sa batterie est, comme lui, artisanale… rien d’industriel, de rutilant, que du rafistolé – d’une métamorphose : métamorphose de l’espace de jeu, métamorphose des objets, batterie et tout le reste, sur lesquels il frappe, car la batterie, comme déjà dit, n’est qu’un des objets frappés, métamorphose de ceux qui l’écoutent, nous sommes nous-mêmes frappés… de joie, une joie, comment dire, première, née du plaisir de ce contact du geste et de la matière, un peu comme si nous assistions au travail du forgeron dans sa forge – et métamorphose, bien sûr, de lui-même. Dans le roman Les tambours de Louis, il est le shaman batave. Faut le voir sur scène pour le croire, n’est-il pas visual artist… même si le terme réfère au fait qu’il soit aussi peintre et faiseur d’objets… artiste total, n’est-il pas? Pour s’en convaincre, voyez son site www.hanbennink.com.

Mais gageons qu’il sera (un tout petit peu) plus sage au KVS, où, en compagnie des musiciens d’Ictus, pour laquelle la compositrice Kaat De Windt a composé un quatuor à cordes, il soulignera du bout de ses baguettes, de ses mains et de ses pieds le spectacle Barakstad. Barakstad, spectacle nécessaire inscrit dans un cycle nécessaire sur la pauvreté dont on se passerait bien, mis sur pied par le KVS, avec un programme de débats, d’actions, de représentations, placé sous le signe de cette déclaration hardie de l’Italo-Belge Riccardo Petrella, grand défenseur de l’intérêt général : « Ce ne sont pas les pauvres qui sont illégaux, mais la pauvreté ». Sur le site du KVS, on peut lire : « Dans Barakstad, l’acteur-auteur Guy Dermul, accompagné de Nico Sturm et David Dermez, croise des textes de l’écrivain culte anversois JMH Berckmans avec un pamphlet cinglant de Patrick Declerck, spécialiste français des sans-abris. Celui-ci sait de quoi il parle : en tant que psychanalyste et anthropologue, il a travaillé durant des années avec des sans-abris, lui-même est allé quelque temps vivre dans la rue.» La suite, ainsi que le programme complet de ce cycle est à lire sur le site.

Le KVS, Koninklijke Vlaamse Schouwburg, est un théâtre flamand de Bruxelles dont la politique est axée sur le bilinguisme et la multiculturalité. Il propose des spectacles audacieux et passionnants depuis quelques années, joués tantôt en français, tantôt en néerlandais, tantôt dans les deux langues, toujours avec sous-titrages. Et qu’il était réjouissant, par exemple, de voir en 2007 ce théâtre flamand jouer en français Het leven en de werken van Leopold II, sur base d’un texte de Hugo Claus, réjouissant aussi de voir sur une même affiche KVS et Théâtre National. Réjouissant de voir le mot « vlaams » ailleurs et autrement que dans le contexte politique actuel, qui finirait par nous le rendre détestable. Réjouissant de voir des collaborations entre les institutions culturelles des deux communautés (voir l’article A Bruxelles, la « base » veut collaborer, de Guy Duplat, sur l’accord signé par 90 lieux bruxellois, publié dans la Libre Belgique et mis en ligne le 23 février 2007), ce genre de collaboration met un peu de baume sur notre blues de Belge. Et qu’il serait réjouissant, dans cette période de repli identitaire généralisé, d’entendre plus souvent la voix de Flamands qui ne courent pas derrière le nouvel homme fort de Flandres ! Que les extrémistes veuillent hâter la fin de la Belgique, il n’y a là aucune surprise, mais que très peu de Flamands s’y opposent avec véhémence, voilà qui est nouveau pour moi, qui me rend triste, et me fait un peu peur… et si je suis triste, et si j’ai un peu peur, ce n’est pas parce que je crains que la Wallonie ne s’en sorte pas sans la Flandre, – voyez le résultat de la première exclusion flamande, celle de Leuven, et voyez ce qui en est sorti, Louvain-La-Neuve, même si, bien sûr, il est plus facile de créer une ville qu’un État. Non, c’est un sentiment diffus de rejet, de méfiance, allez, le sentiment de la fin d’un couple vécu par le rejeté qui ne veut pas rompre. Mais je m’égare, le couple Belgique fut dés sa création un mariage de raison arrangé de surcroît par des familles extérieures, l’amour ne vient rien faire là-dedans…

Je parlais de Han Bennink, du KVS, et me voilà rattrapé par notre triste et sombre actualité, doucement réconforté par l’évocation de Flamands que nous aimons bien, les plus nombreux, je veux le croire, aussitôt rembruni par le thème du cycle évoqué, la pauvreté, autrement plus triste, autrement plus tragique. Merci au KVS, merci à ses comédiens, et à Han Bennink, à sa force de frappe, bien utile aujourd’hui.

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