Hommage à Luchino Visconti

Il y a trente-cinq ans presque jour pour jour, le 17 mars 1976, disparaissait à Rome l’un des maîtres incontestés du cinéma mondial : Luchino Visconti. Quelques-uns de ses chefs d’œuvre : Ossessione, Senso, Rocco et ses frères, le Guépard, l’Etranger, les Damnés, Mort à Venise, Ludwig ou le Crépuscule des Dieux, Violence et passion.

Lors de la sortie de Rocco et ses frères, monument néo-réaliste traitant sans complaisance de l’émigration intra-italienne, le gouvernement d’alors, dirigé par la Démocratie chrétienne, étiqueta le film de pornographique, stigmatisant une scène de violence sexuelle tournée dans un faubourg milanais. La scène en question n’était, somme toute, qu’une fidèle description des conditions de vie dramatiques, de l’affligeante promiscuité et de la désolation frappant les immigrés du sud une fois arrivés dans le Nord d’un pays à l’unité factice. Un pays qui n’était le leur qu’en vertu d’une citoyenneté virtuelle, sélective, presque censitaire. Un pays qui ne voulait pas voir la misère pathétique d’une immense partie des siens.

Sous le prétexte fallacieux d’une nécessaire lutte contre la pornographie, le gouvernement de l’époque mena une véritable fronde contre Visconti, incitant les spectateurs potentiels à déserter les salles obscures et à boycotter ce qui deviendrait une œuvre majeure, parmi tant d’autres, du Maître lombard. En d’autres termes, les autorités de l’époque demandèrent à l’opinion publique de fermer les yeux. De détourner le regard d’une réalité qu’il fallait éviter de voir. C’est contre cette attitude de renoncement, cette forme d’abstentionnisme social, pour reprendre sa propre expression, que s’est battu, toute sa vie durant, Luchino Visconti.  De sorte qu’en ces temps de célébrations de l’Unité italienne, nous avons décidé de lui rendre hommage en traduisant l’extrait d’un de ses écrits, paru dans la revue Cinéma, numéro 173-174, en septembre 1943. Extrait dans lequel, à l’aube d’une immense carrière, Visconti trace le fil conducteur de son œuvre à venir. D’une œuvre à la fois cinématographique, politique, philosophique:

« La vocation en tant que telle n’existe pas. Seule existe la conscience d’une expérience propre, le développement, par la dialectique, de la vie d’un homme au contact avec d’autres hommes. Je pense que l’on ne peut arriver à une forme de spécialisation qu’à travers une expérience faite de souffrances, expérience quotidiennement stimulée par un examen empathique et objectif des cas humains. Mais lorsque je dis arriver,cela ne veut pas dire s’enfermer, briser par là-même tout lien social, concret, comme cela arrive à certains artistes, jusqu’à ce que cet enfermement devienne un lâche renoncement social, une forme d’abstentionnisme. Le travail vaut uniquement s’il est le produit d’une multitude de témoignages de vies, s’il est une manifestation de la vie. Le cinéma m’a attiré parce qu’en lui confluent et se coordonnent une multitude d’exigences, d’élans tendus vers un travail choral tiré vers le haut. La responsabilité humaine du metteur en scène s’en voit dès lors extraordinairement enrichie, à condition toutefois de ne pas se laisser corrompre par une vision décadente du monde. Je suis venu au cinéma pour raconter des histoires d’hommes vivants : d’homme vivants dans un environnement, et non pas pour raconter l’environnement en lui-même. C’est du poids de l’être humain, de sa présence au monde, de l’environnement qu’il s’est forgé, des passions qui l’agitent que naît la vérité. Le plus humble des gestes de l’homme, son pas, ses hésitations, ses impulsions imprègnent par eux-mêmes de poésie et de vibrations l’environnement qui entoure l’homme et dans lequel il se fond. Toute approche différente me paraîtra toujours être un attentat perpétré contre la réalité. Il s’agit de l’essence même de mon travail. »

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