Humain, trop humain

“C’est l’homme ! C’est l’homme !”… Cette exclamation retentit à plusieurs reprises dans le superbe spectacle Africare, alors que sur l’écran, la caméra accompagne une foule, laquelle suit un cadavre calciné traîné par un homme. C’est l’homme… lequel ? Cet amas de chair noire, amputé aux coudes et aux genoux, qui rebondit, désormais insensible, sur le macadam, ou celui qui le tire, victorieux, fier de son crime ? Dans les infos qui nous viennent de Birmanie, où est l’homme ? Le moine bouddhiste ou le soldat ? Et dans tellement de dossiers de notre actualité… Humain ou inhumain ? Les deux, mon capitaine. Le bourreau et la victime partagent la même humanité ; notre époque semble avoir découvert cette vérité récemment, à en juger par l’émoi suscité tant par le film “La chute”, où Hitler est gentil avec sa secrétaire et son chien, que par “Les bienveillantes” de J. Littell, ou, plus récemment, par le magnifique “Rapport de Brodeck” de Philippe Claudel. La “banalité du mal” de Hannah Arendt suppose des bourreaux aimables avec leurs voisins, bons pères de famille… humains. Humaniser le monde, la médecine, l’administration… Le socialisme, la justice, le sport à visage humain… À l’évidence, on réclame de l’humain la “belle” part, le côté de l’ange. Une humanisation qui serait presque une déshumanisation, puisqu’elle escamote notre part d’inhumain. In-humain : dans l’humain, nous expliquerait une fausse étymologie. Rien de ce qui est humain ne doit nous être étranger, même ce qui serait trop humain. Même le monstrueux, dont la puissance révèle la part obscure de l’humanité. Pour autant, sommes-nous des Hitler en puissance ? Littell détourne Villon dans le prologue de son roman ; “Frères humains” ! Bourreaux et victimes, quelle différence ? Mais si la courbe de l’humanité va du meilleur au pire, la majorité d’entre nous nous tenons, équilibre fragile, en son milieu. Dans la mesure. Dans l’image d’Africare, un humain est mort, un autre a tué, et des autres regardent. Impuissants ou indifférents. La nausée menace, la mesure est abolie, il faut choisir entre le démon bourreau ou l’ange victime. Le faut-il ? Ni bourreau ni victime. Chacun peut choisir, au quotidien, de reléguer le monstre dans le placard, sous le lit. Si l’inhumain fait partie de l’humanité, il n’est pas une fatalité ; l’humanité, c’est aussi l’histoire d’un cheminement qui nous éloigne de l’ombre et qui cherche la lumière. Le constat de l’inhumanité en nous ne doit pas être une excuse pour y succomber, mais un aiguillon pour s’en éloigner. Un effort constant pour s’élever, une corde tendue vers ce qu’il peut y avoir de meilleur en nous. Un ciel qu’il nous reste à bâtir sur cette terre.

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