Hymne à la jeunesse blessée



Mais aussi Robert Johnson, le très grand bluesman noir, mort en 1938, sans qui la musique rock d’aujourd’hui ne serait sans doute pas tout à fait ce qu’elle est. Eric Clapton lui a dédié deux albums en 2004 : Me and Mr Johnson et Sessions for Robert J. (Clapton, c’est bien, mais essayez l’original…)

Et toute une série d’autres, que je cite pour souligner le sérieux du club, et mon propos : Les Harvey (Stone the Crows ), Ron « Pigpen » McKernan (Grateful Dead), Dave Alexander (The Stooges), Pete Ham  (Badfinger), Gary Thain (Uriah Heep) Jacob Miller ( Inner Circle ), D. Boon (The Minutemen), Pete de Freitas (Echo and the Bunnymen ), Mia Zapata (The Gits), Kristen Pfaff  (Hole).

Et : Denis Wielemans  (Girls in Hawaii).

J’arrive au bout de cette triste liste et  je m’aperçois qu’elle est de circonstance en ce mois de novembre, la Toussaint, les cimetières, les morts, tout ça.

Pourtant ce n’est pas de tous ces morts que je voulais parler, mais d’un seul, et à cause d’un roman sorti cet été. Le roman s’appelle Hymne, il est écrit par Lydie Salvayre.

Le mort en question, c’est Jimi Hendrix, héros de ma jeunesse, et de celle de beaucoup d’autres. Toujours présent.

L’hymne, c’est l’hymne américain trituré, explosé par Hendrix à Woodstock le lundi 18 août 1969 à 8 heures du matin. Oui, le festival avait pris un peu de retard. Aujourd’hui, cela n’arriverait plus, les festivals sont devenus un modèle de ponctualité, comme les chemins de fer à l’époque de Woodstock.

Immense guitariste, grand créateur, Hendrix, nettement au-dessus, ou à côté du lot de l’époque, avec Clapton, Zappa, et quelques autres.

Un roman sur Hendrix ! Mais bien sûr, je me suis précipité ! Et je me suis rendu compte que je ne connaissais rien de mon guitar hero, je l’écoutais, c’est tout. Le roman de Lydie Salvayre est une machine à remonter le temps, vers cette époque bouillonnante et créative, les sixties et le début des seventies. Entre mythe et réalité on en apprend beaucoup sur Hendrix, mais aussi sur le milieu, sur les managers criminels qui pouvaient se livrer en toute impunité à la traite des êtres humains, la traite de tous ces jeunes artistes fragiles à peine sortis de l’adolescence. Le schéma est simple : jeunes bourrés de talent, d’idées, de passion, les plus purs d’entre eux n’ont que la musique en tête, et la tête dans les étoiles ; les premiers succès venus, ils sont pris en main par les requins du business, on s’occupe de tout, contentez-vous de jouer, signez ici. C’est comme ça que Hendrix a été pris, coincé par une signature, ficelé pendant sa courte carrière. Et pour soigner son vague à l’âme, son spleen d’artiste, la pression de tournées trop chargées : les drogues. Impossible de prendre du recul, impossible de  vraiment travailler, retravailler sa musique, chercher encore, aller vers le jazz, comme il le souhaitait, (ça c’était son spleen d’artiste). Dans sa fuite en avant, il a donc mis le feu à sa guitare, mis le feu à sa vie, et il en est mort. Pourtant il s’en eût fallu de peu, il était en perdition mais continuait à lutter pour sa musique, contre son manager, contre ses démons. Une collaboration avec Gil Evans, l’arrangeur de Miles, était décidée, des dates fixées. Mais Hendrix meurt une semaine avant la première répétition.

Reste sa musique, d’une beauté incandescente.

A Woodstock, lui, le sang-mêlé des quartiers noirs, le cherokee noir et blanc, a mis le feu à l’hymne américain devant une jeunesse assoupie au petit matin, membre d’une génération qui a su, brièvement, dire non, non à l’hypocrisie, non au mensonge et non à la guerre du Vietnam, où, au même moment tombaient des potes qui n’étaient pas au festival. Une jeunesse sacrifiée dans une guerre inutile (voyez le résultat) par de vieux bougres empâtés poussés par les lobbyistes des sociétés d’armement, quand ils n’étaient pas eux-mêmes patrons ou actionnaires desdites sociétés.

Rien n’a changé, ou pas grand-chose, les nouvelles générations continuent à payer pour les erreurs ou les vices des précédentes. Enfin si quand même, quelque chose a changé, car si les jeunes Américains continuent à mourir, en Afghanistan, en Irak, ils ne se révoltent plus, ils ne refusent plus, et les artistes ne mettent plus le feu à l’hymne américain. L’exemple viendrait plutôt d’ailleurs, le printemps arabe donne des idées, et aujourd’hui l’indignation monte timidement devant une guerre d’un autre ordre, une guerre sourde et perverse que la génération au pouvoir mène contre ses propres enfants.

Le moment ne serait donc pas mal choisi pour réécouter Hendrix, son hymne américain en lambeaux, et les autres diamants bruts de ses albums, ne fût-ce que pour réapprendre à mettre le feu aux symboles, c’est un début. A condition de ne pas laisser du vide, de la désolation, à condition de faire comme Hendrix : créer du neuf, créer de la beauté. Pas de la beauté à consommer avant de prendre un verre et d’aller faire dodo. De la beauté terrible, de la beauté forte, de la beauté qui ébranle. Et Dieu sait si on aurait besoin, aujourd’hui, d’ébranler, de faire trembler. Mettre fin, par exemple, à l’arrogance de ceux qui finissent de détruire ce qui fut une belle idée : l’Europe. Ça y est, je m’emporte, ma colère reprend le dessus. Mais non, dans mes oreilles résonne la guitare de Hendrix, et je me prends à rêver d’un nouveau printemps.

Le moment aussi, de lire Hymne de Lydie Salvayre, non pas parce que c’est un grand roman, mais parce que c’est un livre utile. Comme une biographie, mais juste plus agréable à lire, car le texte est parfois poignant, émouvant aussi, il y a comme une petite musique, mais qui hélas, n’a rien à voir avec la musique de Hendrix : trop lisse, trop douce, rien de trituré, rien d’incendié, malgré d’aimables audaces. Et un gros reproche tout de même : celui d’avoir traité Julian Beck, le fondateur du Living Theatre, d’imbécile !

Livre utile pour les générations qui n’ont pas connu cette période, mais aussi pour ceux qui étaient jeunes en même temps que Hendrix : j’y ai par exemple retrouvé le titre d’un grand  album de Frank Zappa et ses Mothers of Invention, Uncle Meat, que j’écoutais avec mon voisin Christian sur son petit tourne-disque Teppaz en plastique bleu et blanc. Frank Zappa, le Marcel Duchamp du rock, à réécouter, vraiment, vite !

Tout ça se trouve dans la caverne d’Ali Baba merveilleuse de la Communauté française de Belgique, la Médiathèque. Oui, je sais, sur Google aussi, éclaté, virtuel. Mais là, à la Médiathèque, on se rend mieux compte, on cherche dans les rayons, on touche les albums, on les sort, on les remet, on choisit, on les emporte. Sur Google aussi ? Non, non, c’est pas  la même chose.

Jimi Hendrix, Are you experienced, 1967 ; Electric Ladyland, 1968, Band of Gypsies, 1970, Live at Woodstock, entre autres.

Frank Zappa and The Mothers of Invention, Uncle Meat, 1969, et tous les autres albums.

Lydie Salvayre, Hymne, Seuil, Fiction & Cie, août 2010.

#rock #livre #guerre #colère #indignation

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