Il était une fois le Web


Depuis 2013, il se tait et est introuvable. Le journaliste belge Quentin Jardon (rédacteur en chef du mook Wilfried) en a fait l’expérience, s’évertuant à le traquer comme il le raconte dans son impeccable récit, Alexandria (Gallimard). Pourtant, pendant des années, le Belge Robert Cailliau en a pourtant donné des conférences à travers le monde, dont une en 2012 au Mundaneum de Mons, pour parler du Web dont il a rêvé et de ce qu’il est devenu. Car cet homme né à Tongres en 1947 a été celui qui, en 1989-1990, avec le Britannique Tim Berners-Lee, a été le premier à imaginer le World Wide Web. Employés tous deux au Cern (Organisation européenne pour la recherche nucléaire), à Genève, lui surveillait un accélérateur de particules, l’autre planchait sur les réseaux informatiques. Ne se connaissant pas, ils ont eu, au même moment, la même idée. Tandis que Cailliau imagine une connexion entre les ordinateurs du Cern (dans un document jamais retrouvé), Berners-Lee va plus loin en proposant d’accoupler deux techniques informatiques distinctes : internet et l’hypertexte. Soit utiliser le réseau, qui en est à ses balbutiements et ne permet alors que d’envoyer péniblement des paquets de données, pour relier des informations et des documents entre eux de manière instantanée. Ils vont alors tenter de développer cette découverte, dont le Belge devient l’ardent avocat. Il imagine Alexandria, un projet visant de constituer, grâce à internet, une bibliothèque virtuelle digne de celle d’Alexandrie, pourtant refusé par l’Union européenne. Le Cern n’y croit pas davantage. Dès lors, faute de financements, travaillant vaille que vaille avec des stagiaires sans parvenir à des résultats probants, le duo se résout, de guerre lasse, en 1993, à publier sur internet Libwww, le logiciel du Web que les geeks du monde entier vont pouvoir s’approprier pour le développer. C’est Marc Andreessen, un étudiant en informatique dans un village paumé de l’est du Wisconsin qui s’en chargera, faisant, trois ans plus tard, la Une du Time.

Cette formidable histoire, finalement assez méconnue, est donc fidèlement retracée avec passion et précision par Quentin Jardon dans un livre qui se lit presque comme un thriller tant la genèse de cette « dernière utopie du XXe siècle », dont on connaît pourtant la fin, est fertile en rebondissements, coups de théâtre, ruptures, trahisons, etc. De son écriture fluide et vivante, l’auteur emporte littéralement le lecteur au cœur de ces années qui ont débouché sur une invention contemporaine majeure qui a changé notre manière de vivre et de penser. Mais, face à laquelle Robert Cailliau a pris ses distances, tout comme son compère britannique qui avait pourtant accepté d’aller travailler au MIT à Boston (alors en compétition avec le Cern), mais qui se dit aujourd’hui « dévasté » et s’applique à décentraliser le Web et à construire un nouvel écosystème avec un groupe de « résistants ». Tous deux la jugent en effet trop éloignée de leur rêve philanthropique d’une bibliothèque universelle librement ouverte à tous, dénonçant notamment la puissance acquise par Google, Facebook ou Tweeter qui « emmurent » l’internaute ou l’importance prise par la publicité. Alors qu’il a « toujours rêvé d’une république de citoyens responsables », Cailliau constate amèrement, lors de son ultime intervention publique, an Cern en 2013, que «les géants du Web sont des impérialistes qu’on distingue à peine des États totalitaires, qui décident de ce qui est acceptable ou non ». Tout en retraçant l’aventure d’une invention dévoyée par des intérêts financiers et impérialistes américains, ce livre apporte une connaissance inédite sur un passé récent qui semble pourtant relever de l’archéologie.