« Il nous reste à être étonnés » (Brel)

Pourtant nos hôtesses sont douces, et nos auberges, et nos concitoyens qui affrontent de telles polémiques depuis des décennies sans que jamais le sang ait été versé. Il suffit d’un peu voyager en Europe, chez nos voisins les plus proches, pour se rendre compte que nous vivons dans un pays de Cocagne ; les salaires résistent mieux qu’ailleurs à l’érosion (allez voir les salaires moyens en Italie, en Espagne, en Grèce), les soins de santé sont excellents ; si le ciel est souvent gris et si le Belge est râleur, dit-on, l’ambiance dans les auberges est plutôt rose, et la kermesse, qu’elle soit héroïque ou alcoolisée, demeure une tradition vivace au nord comme au sud. Pourquoi faut-il que les Belges s’ennuient ?

Pourtant les villes sont paisibles, et l’urbanisation dense n’empêche pas une relative préservation de nos paysages. Les entrées de nos villes ne sont pas toutes devenues d’ignobles zones commerciales ou des banlieues insalubres transformées en ghettos ethniques et sociaux. Certes, le diable et Dieu sont plus présents qu’ailleurs sous nos bibles diverses, et nos rois savent se faire prier ; mais si la laïcité est, chez nous, un vœu pieu, la cohabitation religieuse est moins tendue qu’ailleurs — même si une culpabilité diffuse demeure la clé de voûte de notre éducation commune, comme l’a si bien formulé André Baillon : «Je suis le pénitent exaspéré des fautes que je n’ai pas commises». Pourquoi faut-il que les Belges s’ennuient ?

Pourtant il nous reste à rêver et à savoir. Savoir au sens si belge, qui fait sourire nos voisins Français, de «pouvoir». Rêver, comme l’on pourrait dire que, depuis si longtemps, notre pays est un rêve, parfois cauchemar. Un rêve incessant, c’est aussi un possible permanent, une (ré)invention constante. On nous dit terre du surréalisme ; au sens premier, le «surréalisme» désigne une réalité supérieure. «Désespérance ou désespoir, il nous reste à être étonnés», écrivait le Grand Jacques ; on aimerait croire que, s’il était encore vivant, il aurait maintenu ce constat. Pourquoi faut-il que les Belges s’ennuient ?

Pourtant il nous reste à tricher. On appelle cela, désormais, négocier. Souffler le chaud et le froid. Pratiquer le double langage. Confondre politique et populisme, débat de fond et jeu télévisé. «Être le diable et jouer fleur». Dépeindre la communauté voisine, dans les médias, sous des traits réducteurs ou caricaturaux. Ou faire croire que, désormais, l’action démocratique des citoyens ne se joue plus dans les élections, mais dans des manifestations virtuelles supposées rappeler les vertus citoyennes à des responsables qui les auraient perdues de vue. Jouer la peur de la dissolution et revoter. Le vain fait tourner manège. Pourquoi faut-il que les Belges s’ennuient.

Pourtant il nous reste à patienter. Bon an mal an, on ne gouverne qu’une heure.

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