Inaccessible quête


Il est des bandes dessinées – on pourrait dire la même chose de films, disques, livres, etc. – qui, dès leur sortie, font figures de classique. Pour la qualité et l’originalité du dessin, du scénario, pour la subtile osmose entre l’un et l’autre, pour cette chose magique et indicible qui s’en dégage? Allez savoir. Toujours est-il que l’on peut sans trop de risques parier sur ce Féroces tropiques qui révèle une nouveau scénariste, Thierry Bellefroid (celui de Mille-Feuilles), et va probablement permettre à son dessinateur, l’excellent Liégeois Joe G. Pinelli, d’élargir son lectorat. Si vous tapez sur Google Heinz von Furlau, le nom du peintre allemand héros de l’histoire qui peut évoquer Otto Dix, vous serez immanquablement renvoyé à l’album. Car, contre toutes attentes, et malgré la fausse piste lancée en fin d’ouvrage avec la publication de quelques pages de son carnet, le bonhomme n’existe que dans l’imaginaire des auteurs (et maintenant dans celui des lecteurs). Contre toute attente? Il faut voir car, si l’on n’ignore pas que la réalité peut parfois dépasser la fiction, le destin de ce von Furlau est pour le moins désarçonnant. Engagé comme peintre en 1913 sur un navire allemand en mission océanographique, il est considéré par l’équipage comme un fainéant, un total inutile, voir nuisible – d’autant plus qu’il tient des propos «antipatriotes» (il pressent la guerre puis l’«anéantissement» de son pays). Sur une île de Papouasie-Nouvelle Guinée, les marins sont attaqués puis exterminés par les indigènes. Sauf lui qui a eu la bonne idée d’éviter à une autochtone d’être violée par ses délicats compagnons de voyage. Rentré en Europe, il se retrouve dans les tranchées de la Somme comme lieutenant, et dessinateur. Et une fois la paix revenue, il n’aura de cesse, mal à l’aise dans un présent où, déjà, Hitler et son parti nazi pointent leur nez, de retrouver le monde sauvage où il a touché au bonheur. Le texte à la première personne est riche, littéraire, intime, politique, jamais inutilement bavard, ni redondant par rapport au dessin souvent inquiétant de Pinelli. Inquiétant car, qu’il déborde de couleurs luxuriantes ou qu’il baigne dans des tons sombres, jamais il n’est vraiment serein. Cette absence de sérénité est encore accusée par les visages, certains ressemblant à des têtes de morts. Comme chez Lorenzo Mattotti ou Denis Deprez, chaque case parle au lecteur, l’interpelle, lui demande quasiment de prendre position. C’est très fort. Pinelli préfère être juste que beau. Car si son trait ne correspond peut-être pas aux canons d’une certaine esthétique BD, celle brillamment représentée notamment par Gibrat, Vicomte, Frank Pé ou Stalner, il traduit avec une profonde justesse les émotions chahutées et contradictoires de ses personnages.

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