Indigeste expresso !

Nous vivions une dictature. Faite sur mesure pour celui qui nous dirigeait. La dictature du chrono. Soit faire rentrer le maximum de paroles et d’actions dans un minimum de temps. Haïti, premier voyage d’un président français, parfait. Mais c’était du concentré : quatre heures et demi chrono sur place, charité, tour en hélicoptère (les Français survolaient très bien les catastrophes, ils avaient déjà été les premiers au-dessus du 11 Septembre), et discours compris. Les habitants du Beau pays s’étaient habitués. Leur président ne faisait que des voyages express, confondant la diplomatie avec les guerres éclair ; autant l’audace foudroyante payait dans celles-ci, autant l’agitation était contre productive dans celle-là.

Cette dictature avait des complices, au premier rang desquels les journalistes. A la radio, il n’était pas rare d’entendre  à la fin d’une interview « et maintenant, une dernière question (souvent la plus importante), nous sommes en retard, vous avez une minute ! » Jusqu’à la grossièreté pure et simple « Allez, restons-en là ! » lança cavalièrement un questionneur sur France Inter à la ministre de l’Economie invitée qu’il congédiait ainsi. A la télévision, l’exemple le plus accablant avait été Sarkozy lui-même condamné à des réponses minimales face au bombardement de questions de cours sur tous les sujets possibles. Le tout en un petit quart d’heure.

Comme d’habitude, la palme revenait à la publicité, radio en l’espèce, où les mentions légales accompagnant le message étaient avalées par les comédiennes et passées en accéléré ce qui en faisait une bouillie parfaitement incompréhensible.

Jusqu’à l’art qui était touché par la maladie de l’expresso : à la fin d’un film diffusé à la télé, dont on avait aimé le montage, la musique ou tel second rôle il était impossible de lire le générique qui passait de façon accéléré et parfaitement illisible. Pourquoi ? Pour laisser du temps à la pub qui suivait, bien sûr. Où en quelques secondes, elle devait à son tour se presser pour convaincre le chaland. Un monde de fous où, bien sûr, le temps, c’était plus que jamais de l’argent.

La dictature du chrono avait une conséquence encore plus grave : la simplification. On réduisait une grande idée à une petite phrase, l’œuvre d’une vie à un pitch, un parcours politique à un pschitt. Il fallait résumer, choisir le moment choc ou le mot qui tue. L’autre fois, le député européen Cohn-Bendit avait lancé une violente diatribe devant le Parlement de Strasbourg. Les agences crachaient, les journaux électroniques reprenaient : quoi, il a osé ? C’est dingue ces Soixante-huitards ! à un des députés, il avait dit « ta gueule !» Arrêtez les machines ! Changeons la « une » ! Les commentaires arrivaient déjà sur ce seul extrait de son éloquence, si l’on peut dire.

Heureusement, la révolte anti chrono commença grâce à lui par un coup d’éclat : le magazine du samedi sur France 2, 13 heures 15, choisit de reproduire pendant toute sa durée le discours. Sans interruption, sans commentaire, dans la longueur. Et ainsi, cette virgule insultante apparemment malvenue se trouvait justifiée, c’était même la seule apostrophe qui convenait face aux interruptions exaspérantes et dignes du collège de son collègue Martin Schulz. Aussi nécessaires que le « merde » de Cambronne.

J’aurais eu bien des choses à dire encore, mais figurez-vous que dans votre Blog-à-part, les fameux Chroniqueurs associés doivent, eux aussi, faire court ! Allez comprendre !

Jusqu’à mardi prochain !

#DanielCohnBendit

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