Intégrales Dupuis: Valhardi et Le gang Mazda, parfums d’avant-hier et d’hier


Je ne sais plus si c’est Dupuis qui a initié la mode des Intégrales mais c’est certainement cet éditeur qui a été le plus loin dans la réflexion sur ce type d’ouvrages. Il a en outre eu la bonne idée de les regrouper en une collection qui, forte de près de trente titres, est l’une des plus belles de son catalogue. Pour la maison de Marcinelle, une Intégrale n’est pas, en effet, que la compilation de trois ou quatre épisodes d’une même série: c’est aussi – d’abord? – un album qui s’inscrit dans l’histoire du 9e art. L’ampleur – parfois une cinquantaine de pages – et la richesse des dossiers de présentation, dotés d’une iconographie souvent exceptionnelle, donnent comme un supplément d’âme à des histoires et des héros patrimoniaux. Pour s’en convaincre, il suffit de se plonger dans ces joyaux que sont les Intégrales de Gil Jourdan, César, La Patrouilles des Castors, Spirou (dont sort ces jours-ci le 16e numéro, les trois dernières histoires signées Tome et Jenry, dont une en version réaliste), Johan et Pirlouit, Attila, Jerry Spring ou Pauvre Lampil. (J’ai plus de réserves avec celle de Tif et Tondu qui, par une absurdité difficilement compréhensible, n’est pas chronologique).

Les deux nouveautés, Valhardi, et Le Gang Mazda, s’inscrivent parmi les meilleures du genre. Jean Valhardi est un héros à l’ancienne. Agent d’assurances plein de courage et de cœur, il est confronté à des enquêtes mêlant aventure, mystère et suspense qui le conduisent tantôt «à domicile», dans un village, au bord d’un lac ou lors d’un camp de jeunes, tantôt vers des contrées bien plus lointaines. Malgré leur côté vieillot, ses histoires ont conservé un charme certain. Mais c’est surtout pour leur dimension historique qu’elles sont passionnantes, d’où l’intérêt du long dossier introductif signé Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault. C’est pour pallier la disparition des séries américaines qui occupaient une bonne partie du Journal de Spirou (né en 1938), comme Superman ou Red Ryder, que Jean Doisy et Jijé imaginent ce personnage. L’un, «intellectuel communiste égaré au milieu de la très catholique entreprise Dupuis», occupe les fonctions de rédacteur en chef de l’hebdo sans en porter le titre. L’autre, qui a repris Spirou tout en réalisant différentes séries pour divers magazines, vient de mener à bien une biographie en images de Don Bosco. Valhardi doit respecter le Code d’honneur des Amis de Spirou: «il est franc et droit: il est l’ami de tous mais surtout des faibles: il a du cran, se sacrifie pour les autres, ne craint pas de se salir les mains», insiste son scénariste. Les deux complices vont travailler ensemble jusqu’en 1946. Cent une planches, sans titre, paraissent dans Spirou entre octobre 1941 et septembre 1943. Si une version remontée a été publiée en 1943 puis deux fois rééditées ensuite, la version proposée ici est fidèle à l’originale. Les trois autres histoires, auxquelles des titres ont été attribués à posteriori, sont réunies en 1948 dans l’album Valhardi II. Cette série connaîtra ensuite d’autres scénaristes et dessinateurs pour des histoires parfois très différentes qui feront l’objet des volumes à venir.


Dans le long entretien qui ouvre l’Intégrale, impeccablement illustré, Darasse et Hislaire se souviennent de cette période de leur vie finalement assez brève (à peine plus d’un an). On découvre comment, criblé de dettes et ne sachant vers quoi aller (sinon vers une hypothétique série SF), le premier a commencé à croquer la vie à l’atelier, soutenu et supervisé par le second, plus aguerri (il a déjà fait Bidouille et Violette et commence Sambre). Mais très vite, le dessinateur s’éloigne de la réalité, créant un double peu fidèle à l’original ou imaginant des situations à partir des attitudes et caractères de ses compagnons. Par exemple, confie Hislaire, si ses voisins de table s’adoraient, Michetz avait le don d’énerver Darasse. Dans Le Gand Mazda, cela donne lieu à des bagarres qui n’ont en réalité jamais eu lieu. On apprend aussi que la série fut davantage tolérée que véritablement acceptée dans Spirou, quand elle n’était pas carrément rejetée… par certains auteurs, autoproclamés «gardiens du temple» de l’esprit du journal. Autre info: Darasse et Hislaire (Michetz est parti après quelques mois) ont reçu (dans quel état!) Zep, venu de Genève passer trois jours à Bruxelles pour intégrer atelier. Mais, se fiant au pendule de l’un qui a dit «non», ils l’ont laissé retourner dans sa Suisse natale.