Interview du jeune pianiste belge de jazz Jeremy Dumont


– D’ou venez-vous ? Où habitez-vous? Quel âge avez-vous?< J'ai 24 ans, je suis né en Belgique à Ixelles et vis à Beersel.

– Je vois qu’à l’âge de cinq ans, vous apprenez le violon et que vous êtes choriste dans la Maîtrise de la RTBF? Pourquoi le violon? Qu’est-ce que la Maîtrise? Quels sont vos souvenirs de période ? En jouez-vous encore? Mon grand frère jouait très bien du violon et je voulais jouer avec lui et en faire autant mais j’ai arrêté après quelques années car cela ne marchait pas avec mon prof. La Maitrise était un cœur de jeunes enfants, principalement de filles. On y reprenait des chansons et des poèmes à plusieurs voix etc. Dès que j’ai plus ou moins commencé à muer, j’ai dû arrêter.

– A 12 ans, vous passez du violon au piano classique? Début des cours d’improvisation de jazz. Qu’est ce que le jazz évoquait pour vous à cette période? Aviez-vous déjà décidé d’être un professionnel de la musique? Jamais envie d’être pompier, docteur, cascadeur ??? Dans mes souvenirs je voulais être acteur. Je suivais d’ailleurs un cours d’impro à l’Ecole de la Scène et ai participé à deux comédies musicales. J’adorais le piano mais en jouais sans arrière pensée et à ce moment-là du classique. C’était ainsi car ma prof Karin Lechner ne pouvait pas m’apprendre autre chose que du classique et je me souviens lui avoir dit je souhaitais jouer du jazz, elle m’a alors enseigné des œuvres de Scott Joplin ou de Gershwin. Cela a constitué ma première initiation au « jazz » Les cours d’impro jazz ont commencé à mes 16 ans ou 17 ans. J’ai directement accroché quand j’ai vu mon premier prof jouer (Thomas DePrins): c’était incroyable, il pouvait jouer dans les style de Art Tatum, Mc Coy Tyner, Erroll Garner ou Chick Corea et c’est là que je me suis dit : » oaouh c’est ça que je veux faire »!

– Avant d’aller plus loin, avez-vous été bercé dans le jazz dans votre jeunesse? Écoutait-on du Miles Davis au déjeuner chez vous ? Ma mère est la première femme ingénieur du son de Belgique et mon père joue (jouait) de la guitare et du sax alto! Donc oui j’ai grandi dedans bien que pas essentiellement dans le jazz!

– Dès lors à 18 ans, vous bifurquez totalement du classique vers le jazz en fréquentant le Jazz Studio d’Anvers? J’avais eu une petite approche du jazz grâce à Thomas Deprins mais n’en connaissais pas grand-chose. Après mes humanités j’ai décidé d’entamer une formation jazz et suis parti au jazz studio! Là, j’ai découvert une grande partie du jazz belge, des professeurs incroyables: Richard Rousselet, Bas Cooijmans, Stéphane Mercier et encore d’autres… J’ai beaucoup écouté de jazz à cette époque et essentiellement Chick Corea dont je suis tombé amoureux!

A nouveau pourquoi le jazz? Une rencontre, une envie. Qu’y trouviez-vous à cet âge par rapport à la formation classique que vous aviez suivi ? Une rencontre de nouveaux genres! Je me disais que ça sonnait tellement plus libre, plus direct que le classique. Cela m’a touché directement, surtout le fait de se dire qu’on peut improviser, se laisser aller à sa propre interprétation …

– A 2O ans, entrée au Conservatoire de Bruxelles avec quelques grandes pointures comme Éric Legnini ou Phil Abraham. Comment se sent-on à 20 ans face à de tels “monuments”. Que vous ont-ils appris? Arriver au Conservatoire était quelque chose de très important pour moi: rencontrer tous ces monuments. Eric Legnini, Jean-Louis Rassinfosse, Fabrice Alleman, Phil Abraham, Victor Dacosta, Pirly Zurstrassen, Guy Cabay, tous ces professeurs et musiciens professionnels sont si généreux, si humbles et si bons dans ce qu’ils font que c’est vraiment bien d’être entouré par eux durant toutes ces années! Et au niveau des cours de piano, Eric Legnini est tout simplement incroyable ! Et avec comme assistant Vincent Bruyninckx, on ne peut demander mieux! J’apprends énormément d’eux tous les jours, bien sûr la musique, mais aussi sur d’autres plans. Je suis d’ailleurs un inconditionnel d’Eric Legnini au point de retranscrire régulièrement ses compositions.

-Toujours au Conservatoire actuellement? Oui je suis en 1ere Master, encore un an.

-Comme beaucoup de jeunes musiciens, n’êtes-vous pas tenté par un passage dans une école américaine style Berklee? Bien sûr, j’aimerais aller à Berklee mais sans bourse, ce n’est pas envisageable!

– Impossible de ne pas parler de votre “carrière “, sans évoquer la présence” plus que salutaire apparemment “ de vos parents. Managers, sponsors, organisateurs, agents de presse, bodyguard, coach, maîtres à penser? Qui sont-ils exactement? Sont-ils totalement fous de jazz? Sont-ils musiciens? J’ai l’a chance en effet d’avoir pour manager ma maman qui gère très bien ma promotion et celle de mes projets, comme une manageuse hors paire. C’est sûr que j’ai hérité de leur sensibilité pour la musique, surtout celle de mon père pour le jazz et ils sont toujours là pour m’encourager, pour m’aider dans ma voie. Je sais la chance que j’ai!! Ils sont assez passionnés par le jazz oui! Mon père en a une bonne culture, ma mère me suit ou m’emmène à de nombreux concerts. Camilo trio, Chick, Herbie …

– En 2010, vous remportez le concours des Jeunes Talents du Festival de Dînant avec votre groupe “the Unexpected for”. Une première consécration? Que cela vous a t’il apporté? Un regard sur ce groupe deux ans plus tard? C’était effectivement une super récompense d’autant plus qu’on ne s’y attendait pas, et ça nous a permis de nous ouvrir des portes, de jouer, et de nous améliorer encore et encore. Aujourd’hui le groupe a un peu changé avec l’arrivée de Bas Cooijmans à la contrebasse à la place de Vincent Cuper qui a décidé de quitter le groupe.

-Quels sont les groupes et les projets auxquels vous participez actuellement? Pouvez-vous définir chaque fois le style de musique ? The Unexpected 4: le quartet avec Bas Cooijmans (contrebasse), Armando Luongo (batterie) et Vincent Thekal (sax): ce projet est fort basé sur le jazz swing et moderne et surtout des compositions personnelles du saxophoniste et de moi-même.

Jeremy Dumont Trio: mon nouveau trio avec un incroyable Bas Cooijmans et le talentueux Fabio Zamagni.Dans ce trio, j’essaye de m’inspirer dans les compos ou dans le choix du répertoire, de la qualité des trios de Chick Corea, comme le New Trio ou encore de toutes partitions qu’il a arrangées pour trio!

Solid Steps Quintet: ce nouveau projet est basé sur un album de Joe Lovano en quintet qui s’appelle Solid Steps. D’où le nom du projet! Avec Stéphane Mercier, nous avons discuté de l’idée que j’avais eu de reprendre les titres de cet album qui sont superbes et indémodables. La plupart des musiciens sont belges: Stéphane a accepté de monter ce projet avec moi, avec le trompettiste Jean-Paul Estievenart, le contrebassiste Sal la Rocca et le batteur Wim Eggermont.

Brussels Pop Masters: ce projet est un collectif jazz hip hop que j’ai créé avec un chanteur. Nous sommes neuf musiciens. On base le répertoire uniquement sur des compos que nous arrangeons pour le band avec Dominique Della Nave, style funk hip hop, avec deux chanteurs Eric labat et Julie Rens. Nous avons fait un clip l’année passée disponible sur you tube. Man on Fire and the Soul Solders: je suis side Man.Dans ce groupe de reprises, on joue du super funk groove de Marvin Gaye à James Brown.

-Votre activité paraît débordante. Alors que certains restent – à tort ou à raison – confiné à un style musical, vos choix semblent hétéroclites. Est-ce un hasard de la vie, un état d’esprit, un goût de la découverte, une indécision notoire? Ou un hasard tout simplement? Durant mon parcours, je suis allé à la rencontre de différents styles, mais ça reste surtout des dérivés du jazz car il s’agit du hip hop, de la soul et du funk. Mais je suis aussi attiré par des styles totalement différents, tels que la drum’n bass, le dupstep, l’électro. Ce n’est pas un hasard si j’ai créé le groupe « BPM » ou si je fais partie des « Man on Fire and the Soldiers », car ce sont des styles dont j’ai été imprégnés durant ma jeunesse. C’est vraiment par goût.

-Parmi tous ces genres, quel est néanmoins celui qui vous correspond le mieux? Le classique jazz style Corea? C’est peut être bien le style jazz de Chick Corea, mais il a tellement de facettes différentes que cela ne peut se résumer qu’à cela. En effet j’adore Chick Corea et sa manière de jouer, essentiellement dans ses trio jazz, par exemple l’album: « Now he sings, now he sobs » ou plus récemment « The Chick Corea new trio ». Mais je suis aussi très fan d’autres pianistes « anciens » comme Bill Evans, Mc Coy Tyner et Kenny Kirkland. Et d’autres plus « récents » comme Kenny Werner ou Joey Calderazzo qui m’inspirent énormément.

-Question traditionnelle à un musicien? Quels grands maîtres avez-vous écoutés? J’ai beaucoup écouté: Art Tatum, Oscar Peterson, Errol Garner, Duke Ellington, Hank Jones, Bud Powell, Bill Evans, Monk, Herbie Hancok, Keith Jarrett, Chick Corea, Michel Petrucciani, McCoy Tyner, Kenny Kirkland, Brad Mehldau, et autres que pianistes: John Coltrane, Dexter Gordon, Stan Getz, Lester Young, Freddy Hubart, Ray Brown, Mel Lewis, Art Blakey, Steve Colman et encore d’autres.

-Quels musiciens de jazz contemporains écoutez-vous encore régulièrement? Steve Coleman, Kenny Werner, Aaron Parks, Aaron Goldberg, Brandford Marsalis, Robert Glasper, Octurne, Aka Moon, Avishai Cohen (les deux) etc..

– La musique qui vous fait danser? Le rock et le hip hop, mais je n’aime pas beaucoup danser.

– La musique qui vous fait planer? Un bon morceau de jazz qui swing à mort comme le quartet de Coltrane sur « On resolution » ou Brandford Marsalis quartet avec un solo enragé de Joey Calderazzo sur « In the crease » avec Jeff tain Watts

– La musique qui vous fait “pleurer”? Eric Vermeulen sur un morceau de Charles Loos « Grawling Face » et un autre style « Under the bridge » des Red Hot Chili Peppers

– Le morceau que vous auriez aimé écrire ? « Body and Soul »

– Le disque ou le cd qui a eu une première influence dans votre vie ? Jim Hall et Bill Evans en duo « Undercurrent »

– La musique dont vous avez horreur? Je suis ouvert à beaucoup de styles musicaux, mais il y a certaines choses commerciales, par exemple qui passent à la radio, qui sont vraiment inécoutables !

Ce qui vous fait rire? Louis de Funès, le cinéma, le théâtre! -La lecture que vous aimez et un livre déjà relu plusieurs fois ? J’aime bien lire des biographies de jazz ou des livres sur la musique. Je n’ai pas vraiment relu un livre

-Un souvenir de concert comme spectateur? Keith Jarrett en Solo

– Un souvenir de concert en tant que musicien? Un concert avec le quartet Unexpected 4 ou Jean-Louis Rassinfosse est venu remplacer le bassiste, c’était une très belle expérience et un beau souvenir.

– Vos projets actuels? Quels groupes? Quels concerts? Et bien mon nouveau trio dans lequel je m’investis maintenant énormément. Il y a aussi le quartet avec plusieurs dates, et « Brussels Pop Master » qui joue aussi une fois par mois et beaucoup de concerts avec « Man on Fire and the Soul Soldiers »

– Un projet de disque ? Rien de très concret mais peut être bientôt en trio

-Une adresse de site? Pas encore mais très bientôt

– En toute modestie, vos qualités de musicien? C’est toujours difficile de se juger dans les qualités, mais peut être la musicalité, jouer avec les dynamiques, l’envie de développer mes idées en solo, et une oreille attentive.

– Vos ”défauts” comme musicien? Je ne suis pas très bon lecteur, je devrais parfois épurer, moins jouer et faire plus attention à la construction des solos.

– Êtes-vous Un compositeur Un touche à tout Un improvisateur Un organisateur Un rêveur Un leader Un Sideman Un maniaque Un perfectionniste Plutôt compositeur, improvisateur, et sideman et peut-être leader aussi

– Un avis sur la scène jazz belge? J’adore le jazz belge, on a des musiciens incroyables en Belgique. J’ai toujours adoré l’esprit des musiciens de jazz belges qui sont si humbles et généreux et qui possèdent des niveaux clairement internationaux et remarquables !

– Des envies de partir, de vous expatrier? New York évidement serait un rêve! J’y suis allé avec ma mère il y a deux ans et c’était fantastique, la musique vit vraiment là-bas !

-Comment vous voyez-vous dans 10 ans? J’espère avoir percé dans le jazz, dans la musique, ici ou ailleurs, être appelé pour jouer avec des grands du jazz, faire des arrangements pour des musiques de film au cinéma, peut-être même produire….

– Un musicien que vous me conseilleriez de découvrir? D’interviewer?Dorian Dumont

-Question traditionnelle pour terminer, si je vous donnais une baguette magique mais qui ne peut fonctionner qu’une seule fois, qu’en feriez-vous? Je voudrais posséder le «time» et le placement de Petrucciani. Je vous remercie Propos recueillis par Etienne Payen/ Mars 2012 www.jazzinbelgium.org