Interview du saxophoniste Belge Michel Mainil

Nous nous connaissons depuis notre adolescence. Pourtant, le Michel Mainil 2011 a quelque chose de changé. Mais qu’y a t il de nouveau? Amour, lieu de vie, endroit de travail, autre vison de la vie ? Donne-moi ton secret?

Peut-être tout simplement la « middle life crisis » qui m’est bénéfique… Non, plus sérieusement, je crois que tout est une question d’expérience, de mûrissement, de travail intérieur et extérieur. J’ai l’impression d’être moins dispersé aujourd’hui que jadis. J’ai plus de facilités à me concentrer sur un projet et le mener jusqu’au bout.

En dehors de ton métier de musicien, nous savons que tu es impliqué dans un tas d’organismes et de directions. Peux-tu nous en “refaire le catalogue”?

Surtout pas de direction ! Je n’ai pas l’âme d’un directeur. Je suis effectivement impliqué dans le monde culturel où je m’occupe principalement de création et de diffusion théâtrale. Curieux de nature, je me suis intéressé au Théâtre depuis de longues années. Cela donne une autre ouverture sur les choses. J’ai vécu uniquement de musique dans le début des années 80. C’était tentant de continuer mais cela me laissait quelque part un manque. J’ai été honoré que l’on me propose de rejoindre l’équipe d’un centre culturel dynamique, celui de La Louvière pour ne pas le citer. C’est très prenant mais valorisant. Je faisais allusion au théâtre mais ce travail m’a permis de découvrir d’autres disciplines tout aussi enrichissantes. La danse, le cirque actuel et les arts contemporains en font partie.

Peux- tu nous expliquer la genèse de ton dernier album et la rupture avec le précédent?

L’idée de faire un album live me trottait depuis longtemps. J’ai passé beaucoup de temps en studio à faire et refaire des versions des mêmes morceaux pour finalement revenir à la première prise. J’avais envie de tenter l’expérience du live. C’est une autre façon de travailler et j’en suis particulièrement satisfait. Par rapport à mon second album « Between the two Solstices », je ne crois pas qu’il s’agisse d’une rupture en tant que telle. Dans « Between… », j’avais envie de tester des sonorités moins traditionnelles. Nous y avons adjoints l’apport du violon électrique de Cécile Broché, des percussions du magicien Chris Joris et des scratches et différents effets de DJ Landzar. J’en suis très content. C’était une nouvelle aventure tout aussi enrichissante. DJ Landzar, par exemple, est un musicien très ouvert. Il prépare ses mixes avec des anciens vinyles Blue Note. Il écoute des musiques actuelles mais ne délaisse pas la tradition pour autant, même s’il est d’une génération différente. Nous jouons régulièrement ensemble dans d’autres projets et il me fait découvrir des nouvelles choses à chaque fois. C’est le genre de rencontre heureuse que j’apprécie.

Comment t’es tu retrouvé à enregistrer au Music Village?

Très simple. J’ai présenté le projet à Paul Huygens qui a tout de suite accepté. Il m’a proposé de jouer une semaine dans le club durant l’été. Nous avons enregistré toutes les soirées et nous avons ensuite fait le tri. L’ambiance du Music Village était tout à fait propice à l’esprit du live. C’est un club qui draine un large public dont la majorité est amateur de jazz. Cela se sent dans la musique !

Quels sont les différences pour un musicien entre un cd live et en studio. Est ce plus facile ou difficile?

Les options sont différentes. Ce n’est pas une question de facilité ou de difficulté. En studio, on peut plus peaufiner, la qualité du son est moins brute. En live, on est plus en partage avec le public, il y a plus de spontanéité. Mais si la sauce ne prend pas, on ne sait pas recommencer. C’est un risque qu’il faut pouvoir assumer.

Que représente le jazz pour toi?

Une grande partie de ma vie. Sans la découverte du jazz durant mon adolescence, je n’aurais pas fait de musique. Dans les années 70, j’ai délaissé peu à peu Pink Floyd et Deep Purple pour Coltrane, Miles Davis et Duke Ellington. J’ai eu ce que l’on pourrait appeler un flash avec cette musique. Le jazz ne m’a pas quitté depuis ce temps. Aujourd’hui, j’écoute pourtant d’autres musiques également : Bartok, Kurt Weill, Gorecki, Björk, Erik Satie, Benabar et bien d’autres… dont Pink Floyd !

Sans faire de fausse modestie , comment vois-tu ta carrière ?

Je n’ai jamais fait de plans de carrières en tant que tel… Je prends les choses quand elles se présentent. Je ne me sens pas « vieux ». J’ai envie de pouvoir faire encore plein de choses. J’écris pas mal de compositions, surtout pour le théâtre où il m’arrive de réaliser des musiques de scène. C’set sans doute vers cette démarche que je me dirigerai principalement plus tard.

Un souvenir extraordinaire de celle ci?

Une tournée au Mali en 2009 avec Baba Sissoko et le groupe « Mali Mali ». C’était un moment exceptionnel, des souvenirs qui resteront gravés à jamais dans nos mémoires. J’avais déjà eu l’occasion de jouer en Afrique auparavant, notamment au Cameroun, mais là, c’était tout simplement magique !

Un “regret “ de celle-ci?

Lorsque j’ai commencé à jouer du jazz, il n’y avait guère de possibilités de l’étudier en Belgique. J’ai fait le Séminaire de Jazz du Conservatoire de Liège mais c’était assez embryonnaire par rapport aux différentes écoles qui enseignent le jazz aujourd’hui. J’aurais voulu avoir la possibilité de l’étudier plus sérieusement dès le début de ma carrière. Mais issu d’une famille modeste, je n’en ai pas eu la possibilité. Enfin, je ne me plains pas, les regrets sont inutiles. J’ai pu faire d’autres choses.

Jouons au visionnaire. comment vois-tu le jazz dans l’avenir. Est-il populaire auprès des jeunes?

J’anime des stages d’ensemble de jazz depuis plusieurs années et force m’est de constater que cette musique intéresse de plus en plus de jeunes. Et c’est tant mieux ! Je ne crois pas que le jazz va s’arrêter. Il va évoluer. Il sait s’ouvrir à toutes les influences et a su se métisser depuis le début. Le critique Hugues Panassié prônait déjà la fin du jazz en 1940. D’autres ont prédit que le rock ‘n roll allait définitivement détruire le jazz. Or il est toujours là, bon pied bon œil, se nourrissant de toutes les influences au lieu de les écarter.

Le jazz classique comme le bop a t’il encore une place?

Le bop a tout autant sa place que le New Orleans, la Fusion ou la M-Base. Je ne crois pas qu’il faille mettre trop d’étiquettes sur les styles musicaux. Chaque style est un maillon important dans la chaîne évolutive de la musique. Peut-on dire que Mozart n’a plus sa place dans la musique classique ? Que Fellini ou Bunuel ne doivent plus être regardés ou que les étages du Louvre dédiés à la peinture classique doivent fermer ? Personnellement, je crois que tout est dans tout et que l’on doit s’inspirer de toute chose en fonction de ses propres affinités. Partons du principe que nous contribuons à l’évolution. Chacun de nous, en fonction de nos possibilités, grandes ou petites. Croyez-moi, si vous pensez à cela, fût-ce de temps à autre, ca aide à se lever de bonne humeur le matin !

Parles moi des autres membres de ton quartet? Quels sont tes rapports avec eux?

C’est une aventure qui remonte à 13 ans. Nous avons appris à nous connaitre musicalement et humainement. Nous sommes cependant restés très libres, chacun développant également d’autres projets. Le quartet n’est pas figé. Il nous arrive parfois de l’agrandir. Nous avons ainsi régulièrement des invités. Jean-Paul Danhier, Richard Rousselet font partie de ces guest. Nous avons déjà accompagné des chanteuses dont Sanja Maas, Julie Dumilieu ou la regrettée Anca Parghel. Avec tout ou une partie du quartet, nous avons déjà mené d’autres projets, par exemple un hommage au chanteur Jean-Roger Caussimon avec le comédien Jean-Claude Derudder ou le groupe Dolce Vita avec lequel nous jouons des musiques de film. Nous avons même revisité « Pierre et le Loup » de Serge Prokofiev pour les besoins d’un spectacle. C’est dire que notre complicité est grande et que nous sommes ouverts à tout.

Quels sont tes projets musicaux ?

Je continue à tourner principalement avec le quartet. Pour les mois qui viennent j’ai le projet d’y adjoindre une jeune chanteuse qui réécrira en espagnol des textes originellement prévus en anglais. Esperar y ver…

Si tu pouvais me proposer de rencontrer quelqu’un, chez qui me conduirais -tu?

Le contrebassiste Barre Phillips. Pour sa sagesse, son écoute, sa curiosité, sa clairvoyance musicale, son humanité et la manière dont il traduit tout cela dans sa musique. Barre Phillips a toujours été hors des sentiers battus. Il a joué avec Paul Bley, Chick Coréa, John Surman et nombre de musiciens du label ECM. Il aurait pu faire toute sa carrière dans cette maison mais dès qu’on le croit bien « installé », il surprend en prenant d’autres directions. Ainsi on le retrouve explorant des domaines très divers dont la rencontre entre le mouvement et la musique, la peinture et l’improvisation, etc… C’est quelqu’un à connaître. Avec la pianiste Véronique Bizet et Antoine Cirri, nous avons joué ensemble voici une dizaine d’années. Cela fait aussi partie des bons moments de ce métier.

Si tu pouvais me conseiller un album ou un musicien actuel, quel nom me donnerais tu ? Un jeune à suivre?

Le pianiste Igor Gehenot. Du haut de ses 25 ans, il a déjà acquit un bagage impressionnant de technique et surtout de musicalité. C’est un musicien à suivre.

Y a t il un album qui revient régulièrement sur la platine?

Les albums des années soixante de Miles davis avec Coltrane et Wayne Shorter. Aussi Ralph Moore que j’écoute beaucoup ainsi que Gary Thomas et Michael Brecker pour qui j’ai une admiration inconditionnelle.

Ta dernière lecture?

Je viens de terminer une fausse autobiographie de John Lennon écrite par David Foenkinos. Mais le livre qui m’a le plus bouleversé ces dernières années est sans nul doute « Les Bienveillantes » de Jonathan Littel. Comment l’Homme peut-il en arriver là, c'est-à-dire imaginer, organiser et orchestrer l’anéantissement d’un peuple. J’essaye de comprendre cela depuis 40 ans sans y parvenir.

Composes tu facilement ? Par quoi es tu inspiré?

Je compose plus ou moins facilement mais j’ai besoin d’une « commande ». Cela peut être pour les besoins d’un disque ou d’une musique de scène. #gallery-1 { margin: auto; } #gallery-1 .gallery-item { float: left; margin-top: 10px; text-align: center; width: 33%; } #gallery-1 img { border: 2px solid #cfcfcf; } #gallery-1 .gallery-caption { margin-left: 0; } /* see gallery_shortcode() in wp-includes/media.php */

Ah, cela me fait penser au merveilleux ouvrage de la Baronne Pannonica de Koenigswarter « Les musiciens de jazz et leurs trois vœux » (encore une de mes dernières lectures). Cette fameuse mécène a demandé à une pléthore de jazzmen de faire trois vœux Les réponses tournent souvent autour de l’argent, du bonheur, de la santé, de « LA» femme à rencontrer, de maîtriser parfaitement leur instrument, etc… Pour ma part, gageons qu’une fois pour toute, nous puissions faire quelque chose de magnifique et d’éblouissant de tous les vœux que nous échangeons. Ce serait déjà bien…

A écouter / Michel Mainil Quartet ds Reflections In Blue