Jean Hatzfeld de retour à Sarajevo


Longtemps reporter de guerre, Jean Hatzfeld s’est retrouvé sur le terrain des deux tragédies les plus honteuses de la fin du XXe siècle, la guerre en ex-Yougoslavie, où il a failli laisser la vie, et le génocide rwandais. De l’une et de l’autre, qui ne cessent de le hanter, il a nourri plusieurs de ses livres. Directement pour le second avec trois documents implacables, Dans le nu de la vie, Une saison de machettes, La stratégie des antilopes, clôturé l’an dernier par Englebert des collines. Indirectement, sous une forme romanesque, pour la première, de La Guerre au bord du fleuve, paru en 1999, à ce roman au titre énigmatique, Robert Mitchum ne revient pas, publié à l’automne 2013. C’est l’un des livres qui m’a le plus marqué ces dernières années, peut-être parce que j’ai trouvé ignominieux l’abandon, au début des années 1990, de la Bosnie par l’Europe et l’OTAN, et insupportable le siège de Sarajevo dont nous avons été quotidiennement les témoins impuissants pendant trois ans.

Au printemps 1992, Marija et Vahidin, deux champions yougoslaves de tir au pistolet, s’entraînent dans la banlieue proche de Sarajevo pour les Jeux Olympiques de Barcelone où ils ont de sérieuses chances de médailles. Dès les premiers bombardements, le jeune homme, musulman bosniaque, aide sa mère et ses sœurs, qui redoutent les milices tchetniks, à se réfugier en ville, avec l’intention de revenir ensuite auprès de son amie, serbe bosniaque. Mais il n’y parvient pas, ne pouvant franchir la frontière militaire rapidement installée entre eux, isolant pour de longs mois Sarajevo du reste du pays – et du monde. Marija, de son côté, retrouve Robert Mitchum, le chien de la famille de Vahidin, qui ne la quitte plus. Elle refuse d’envisager l’inéluctable et, espérant toujours le retour de son amoureux, refuse de suivre son équipe en Serbie. Robert Mitchum ne revient pas s’étend sur huit ans, jusqu’aux JO de Sidney, admirable final. Jean Hatzfeld fait revivre de l’intérieur ce moment de honte pour l’Europe, s’installant de part et d’autre de la ligne de front, à travers le destin de ses magnifiques héros tous deux engagés comme snipers par leurs camps respectifs. C’est un livre indispensable pour comprendre non seulement ce qui s’est réellement passé mais comment les gens ont vécu ces années-là, dans leur vie et dans leur chair. Et, au-delà, c’est un prodigieux document humain.