Jean-Michel Basquiat, héros d’une fiction biographique


Au printemps dernier, Charles Danzig a créé chez Grasset, son éditeur, une nouvelle collection, Courage, où seront annuellement publiés quatre livres de genres divers ainsi qu’une revue littéraire. Parmi la première livraison, figure Eroica, une «fiction biographique» de Pierre Ducrozet consacrée au peintre Jean-Michel Basquiat mort en 1988 à 27 ans. Il ne s’agit donc nullement d’une biographie en bonne et due forme (un tel livre vient de paraître chez Flammarion sous le plume Michel Nuridsany) mais d’une sorte de rêverie littéraire autour du jeune prodige (comme avait fait David Foenkinos il y a quelques années avec John Lennon). La forme morcelée et non chronologique du texte – même s’il se termine par la mort du héros -, son écriture romanesque mêlant impressions, descriptions et dialogues, convient finalement parfaitement à la personnalité contradictoire et parfois insaisissable de Basquiat.

Pourquoi Basquiat? J’avais envie, après deux romans [La vie qu’on voulait, Requiem pour Lola Rouge], de m’appuyer sur du réel et voir ce que ça pouvait donner à mon écriture. J’ai choisi de partir de la vie de Basquiat et de sa peinture, de me laisser envahir par cette œuvre, pour donner vie à un tableau qui soit à la fois éclaté et composé. D’autant plus que Basquiat est un formidable personnage romanesque, complexe, contradictoire, ambivalent. Intoxiqué de fictions, Batman, Spiderman, mais aussi Charlie Parker, Kerouac ou Mohamed Alli, influencé par Warhol, il veut être un héros – d’où le titre du livre. Je raconte comment, à la fin d’un siècle qui ne veut plus de l’héroïsme, un petit gars de Brooklyn va devenir une sorte de Rimbaud de son temps.

Les mots ont une grande importance chez lui. En 1979, il commence d’ailleurs par écrire des phrases sur les murs qu’il signe SAMO. Et c’est grâce à ces inscriptions que Keith Haring le remarque. La grande différence est que Keith Haring est vraiment un «graffeur», alors que, pour Basquiat, graffer des phrases sur les murs de Soho, et non des dessins très colorés, ce qui révèle sa dimension poétique, est une manière de se faire connaître.

Vous écriviez qu’il est influencé par les cartoons qu’il voit à la télé mais refuse qu’on le révèle. Pourquoi? Il ne veut pas livrer ses secrets car il pense qu’il est en train d’être vampirisé, lésé. Or, cette influence dans ses tableaux est évidente, le trait vif, le mélange de culture populaire et de haute culture… Il veut que tout rentre dans ses toiles. C’est surtout la trahison qui m’intéressait dans ce chapitre. Il fait promettre de garder le silence à Leslie, sa copine, qui le trahira néanmoins après sa mort. Il sera d’ailleurs la victime de mille et une petite trahisons paraissant anodines mais qui ne le sont pas pour lui.

Vous écrivez: «Son grand cri chantait le cynisme à venir.» Après lui, viendront les stars noirs du hip-hop avec Mercedes, «bimbos dépoilées» et «bagouzes aux cinq doigts», incarnation de l’argent facile et de l’arrogance. Il marque le passage entre de deux époques. Il est du côté de Matisse et de Musset, il est un romantique qui travaille la matière, tout en annonçant la superficialité, les golden boys, incarnés par l’évolution du hip-hop. Le hip-hop qui vient des gangs du South-Bronx pleins de rage et d’authenticité, bascule en effet à la fin des années 1980 vers l’argent facile, les femmes vulgaires, le machisme. Et Basquiat est juste à cette jointure.

A la fin de sa vie, il est dégoûté par l’argent. Il veut changer de vie, devenir écrivain ou musicien. Il a toujours eu un rapport très ambigu avec l’argent. Il en veut pour ce que ça représente et parce qu’il a sans cesse besoin de cash. Tout en se rendant compte que ce monde-là est pourri. A la fin de sa vie, il est dégoûté par ce que l’argent fait de lui et par les gens qui gravitent autour de lui, des requins sans morale. Et plus généralement par le monde de l’art. D’autant plus que sa gloire a été fulgurante. Lors de sa première exposition collective en février 1981 il est considéré comme un grand espoir. Et l’année suivante, après sa première exposition personnelle, ses toiles commencent à s’achèter à des prix fous. Et sa cote ne baissera plus – même si, pendant deux-trois ans, autour de 1985-86, notamment lorsqu’il expose avec Warhol, sa production est un peu moins bonne.

Il meurt pourtant par overdose… Se rendant compte qu’il est arrivé à un stade où il lui faut se calmer, il parvient à se désintoxiquer. Mais, revenu à New York, il replonge et c’est la dose fatale. Alors qu’il avait un billet d’avion pour la Côte d’Yvoir une semaine plus tard. Avec de l’aide, il aurait sans doute pu passer ce cap difficile et mener une autre vie. Mais si cette mort à 27 ans ajoute à sa légende, il n’était pas du tout un artiste maudit. Et aujourd’hui, il est l’un des peintres les plus admirés.