Joannah Pinxteren, chorégraphe, anthropologue de la danse, aventurière du geste


Je me dis même que si je dansais, si je savais vraiment danser, je n’écrirais peut-être pas, je n’aurais peut-être rien écrit, ni roman, ni pamphlet, ni chroniques… Car danser c’est déjà écrire, c’est déjà raconter, avec comme médium notre corps, tout notre être. Que ce soit sur les pistes de danse encombrées des discothèques du samedi soir ou sur les scènes dépouillées des théâtres d’aujourd’hui.

Joannah Pinxteren, elle, fait les deux. Elle danse et elle écrit. Et elle pense, et elle transmet.

Car elle a cette folle opinion que tout le monde est capable de danser. Que la danse est une activité vitale, universelle, une activité aux sources mêmes de la vie sociale, sous toutes ses facettes. Et parce qu’elle a estimé un jour que la danse était en perdition dans nos contrées, elle est partie vivre et étudier auprès des peuples danseurs d’Afrique Occidentale, accompagnant l’anthropologue Philippe Jespers, notamment au Mali, en pays Dogon, Minianka et Bambara. Et parce qu’elle était danseuse, et parce qu’elle était femme, elle a pu y développer une recherche, et un savoir riche et original. Ce fut le début d’une quête, mue par une nécessité liée au mystère, à l’incompréhension de la mort, à l’informulé qui se perçoit dans la danse, d’où l’omniprésence de celle-ci dans les rites de passage ou le deuil, dans de nombreuses cultures. S’en suivirent plus de vingt ans de recherches sur l’aspect social et sacré de la danse qui ne se limitèrent pas à l’Afrique mais passèrent par la pratique des danses indiennes, orientales, du flamenco, pour la mener finalement à Cuba, prolongement logique. Rumba, son, danzón. L’éblouissement : enfance, adolescence et quête adulte réconciliées dans la découverte des racines africaines intimement mêlées aux siennes, cha-cha-cha, mambo et cetera, débarrassés du kitsch des rengaines radiophoniques de la maison familiale…

Cuba sera un peu sa deuxième patrie, elle se liera d’amitié avec des danseurs et des musiciens, notamment les anciens du Buena Vista Social Club, quand plus personne ne s’intéressait à eux et avant que le film de Wim Wenders ne les remette, pour un temps, au goût du jour. Elle y réalisera le film Moi aussi je suis jeune (tourné avec la caméra de Jean Rouch dont elle avait fréquenté les cours à Paris, en même temps que ceux de Germaine Dieterlein), elle enseignera l’anthropologie de la danse à l’Université des Arts de La Havane. Entre autres publications et interventions dans des colloques, elle publiera un livre sur le Danzón, danse de salon venue de France au 18ème siècle et lentement créolisée, La Havane et l’âme Danzón. Voyage autour d’une danse. A mi-chemin entre le carnet de voyage et l’étude anthropologique, le livre nous invite à découvrir une ville, avec ses balcons en fer forgé, ses charmes discrets et désuets, clichés revisités par l’oeil et la plume d’une artiste, mais aussi ses mythes, et les âpres luttes de ses habitants pour la survie, enfin et surtout ce Danzón, qui plus qu’une danse, est, comme l’écrit Hugues Robaye en quatrième de couverture, un « art de vivre en toute courtoisie et respect de l’autre » (l’honnêteté m’oblige à dire aussi que c’est le même Robaye qui a forgé la belle qualification qui termine le titre de la présente chronique). Sur le Danzón, épinglons aussi Du menuet au Danzón (Actes de la Rencontre Internationale de la Francophonie à La Havane, 2009). Un long texte publié dans la revue MaYaK dévoile une autre facette de son expérience cubaine, qui met davantage en lumière les racines plus purement africaines de l’île : Le petit diable. Approche de la danse des masques irimè des sociétés secrètes abakuá à La Havane (2006).

Afrique, Cuba, mais aussi et peut-être surtout Bruxelles, où Joannah Pinxteren a établi ses quartiers et développé ses cours dans ses ateliers, assurant la transmission d’un savoir et d’une pratique qu’on pourrait résumer, en simplifiant, par sa formule, le danser-ensemble : « Moment social, lumineux, parfois intense, hors-quotidien. Je l’appelle le danser-ensemble des hommes. Je le mets en parallèle avec le vivre-ensemble des hommes. Je ne peux imaginer l’un sans l’autre. » (De la parole au pas de danse, contribution au Colloque international de l’Institut de Sociologie, Bruxelles, octobre 2005). Résumé, simplifié, ai-je écrit, car il faudrait mentionner son activité de professeur de yoga, diplômée de la Fédération Belge de Yoga, qu’elle a prolongée en élaborant des techniques de yoga dansé, l’enseignement de la danse en tant que thérapie (formation et collaboration à l’ICTGDS, les chaînes musculaires de G. Struyf, à l’intention des kinésithérapeutes et ostéopathes, et Mouvement-Ethno-Danse-Rythme), mais aussi la mise en place d’une anthropologie de la danse, du rituel, des techniques du corps, de l’oralité poétique. D’où l’intérêt que portent les comédiens à son travail et à ses formations. Avec le philosophe H.D. Kempf, elle a fondé le concept d‘anthropoésie ©

Et il n’est pas question d’oublier son parcours de danseuse, commencée au sein du Ballet Contemporain de Bruxelles de Karmen Larumbe, et de chorégraphe, avec une série de spectacles, en solo ou avec d’autres danseurs-comédiens : Remous, Fil en Boule, Omnibus, Souffles… ainsi qu’une participation à La Tempête de Shakespeare, mise en scène par Frans Marijnen au KVS.

Ce n’est pas tout. Mais la chronique risque de tourner à l’inventaire, si ce n’est déjà fait. Il y a une actualité : un stage, le 16 février, intitulé « Petit stage de marche-danse rythmée » au Théâtre de la Casquette à Bruxelles, en collaboration avec le percussionniste Filip Baert, alias Hannar Zwrachtos, leader du Black Rose Orchestra, venu du Cap, Afrique du Sud. Et nous voilà rendu à ma chronique précédente, où je m’étais promis d’en dire plus sur cette Joannah Pinxteren que beaucoup connaissent, à Bruxelles, ou ailleurs, pour peu qu’à un moment ou à un autre, ils aient eu envie, ailleurs qu’en discothèque, de franchir ce pas, de la musique à la danse, en découvrant, tout en dansant, comme je le disais en fin de chronique précédente, qu’avec elle, ils franchissent un autre pas, le retour vers une parole… et quelle parole…

Actualité : Stage de marche-danse rythmée,  le 16 février, Théâtre de la Casquette, Bruxelles http://www.blackrose.org.za/Calendar.htm

Principales publications : 

La Havane et l’âme Danzón. Voyage autour d’une danse, Les éditions namuroises, 2008

Le petit diable.  Approche de la danse des masques irimè des sociétés secrètes abakuá à La Havane, Revue MaYaK nr 1, 2006 

Film documentaire : 

Moi aussi je suis jeune. Danser Danzón, 2002

#anthropologie #Cuba #danse #Mali

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