Jolies pousses littéraires françaises

Mis à jour : 21 août 2019


Souvent critiquée, la littérature française produit encore de très beaux fruits, hélas loin des têtes de gondole ou de la scène médiatique. Avec une belle constance, Karine Reysset publie des romans depuis plus de quinze ans. L’Étincelle, paru en début d’année, raconte, avec une grande subtilité, l’été passé par une jeune fille de 18 ans de milieu modeste dans la très luxueuse maison de famille périgourdine de l’une de ses amies, son exact contraire. Tout est nouveau pour elle : le lieu, d’abord, une grande demeure entourée d’un jardin en terrasses avec piscine surplombant une rivière. La population qui l’habite, ensuite : des enfants et des adultes allant et venant, ne cessant de discuter autour d’un verre ou d’un bon repas, devisant de tout et de rien avec une aisance égale. L’ambiance, enfin, décontractée, culturelle, sensuelle aussi, pleine de non-dits et insinuations. Mais, évidemment, ce trop beau tableau craquelle de toutes parts, comme elle s’en rend vite compte, devenant la confidente de la mère de son amie. Et progressivement, ce séjour estival va prendre une tournure inattendue pour elle. (Flammarion)


Chez le même éditeur, deux premiers romans laissent augurer de belles œuvres à venir. Dans Le sort tomba sur le plus jeune, Sophie Blandinnières aborde un sujet particulièrement violent, l’inceste et la pédophilie, dans une langue calme, retenue, posée. La narratrice journaliste va interviewer, dans un village calabrais, une adolescente de 16 ans qui, à 11 ans, a eu des rapports sexuels avec un sexagénaire. D’abord condamné, celui-ci a été acquitté car la relation était consentie et « amoureuse ». Autour de cette histoire, viennent s’en greffer plusieurs autres où il est toujours question de ce type de rapports abusifs et générateurs de drames, jusqu’au suicide.





Le sujet de Trancher, d’Amélie Cordonnier, est à peine plus réjouissant puisqu’il s’agit de violence conjugale. Le roman est écrit à la deuxième personne du singulier, le « tu » s’adressant à la femme violentée par son mari, battue et insultée devant leurs enfants, comme si elle était l’accusée, alors qu’elle est la victime. Mais elle refuse de le reconnaître, croyant toujours aux bonnes paroles de l'agresseur, à ses pleurs et excuses, à une rédemption possible. L’écriture est précise, dépouillée, sans fioritures, rigoureuse dans son compte-rendu des faits et des pensées de la jeune femme, et c’est cela qui rend ce livre si âpre, si violent et dérangeant. (Ce roman paraît en septembre en poche chez J'ai Lu).





Autrice d’une œuvre importante, Michèle Gazier signe, avec Le nom du père, un livre d’une soixantaine de pages accompagné de dessins de Juliette Lemontey, une belle épure. Judith n’a jamais connu son père. Elle ne sait rien de lui, ni son prénom, ni sa profession, ni même comment et où sa mère l’a rencontré, dans quelles conditions elle a été conçue, si ses parents se sont aimés, si c’était un accident… Sa mère a toujours refusé d’éclaircir ce mystère qui l’a gênée toute son enfance. À l’école, ce n’était pas «inconnu » dans la case identité du père, mais « sans ». Et puis elle a fini par se lasser, pour parvenir à enfin tenter de parvenir à se construire. L’écriture est dense, resserrée, va à l’essentiel, jusqu’au dévoilement de la réalité. Un bref texte comme guidé par l’urgence. (Les éditions du Chemin de fer)


Après Une autre que moi, dédié à Françoise Lefèvre, et Les unités, La neige à l’envers est le troisième texte de Sabine Bourgois en quinze ans. « Texte » plutôt que « roman » car, à chaque fois, il s’agit de poésie romanesque, mélange d’impressions, de sensations, d’émotions, de souvenirs. Le point de départ de cette nouvelle œuvre est un héritage inopiné reçu par la narratrice : une maison perdue dans la nature. Sa découverte puis l’apprivoisement de ce havre de paix sont interrompus par des images venues de l’enfance, ainsi que par la remémoration d'une aventure d’abord littéraire, plus intime ensuite, avec un écrivain. Grâce à ce texte magnifique, très intime, Sabine Bourgois confirme être porteuse d’un bel et émouvant univers littéraire qui mériterait d’être davantage connu. (Comptoir d’édition)