Juan Carlos Mondragon, de Montevideo à Bruxelles.


Traduit en français en début d’année, ce roman d’un écrivain uruguayen qui vit à Paris et enseigne à l’université de Lille III est tout entier tourné vers la Belgique. Nous sommes à Montevideo en 1992, moins de dix ans après la fin de la dictature, sous un gouvernement de droite. Contrairement à nombre de ses amis qui ont choisi l’exil, Leopoldo Cea est resté au pays et c’est dans sa tête qu’il s’évade. Journaliste littéraire, il signe chaque semaine des articles sous un pseudonyme à destination de ses compatriotes exilés, principalement au Mexique. Et, séparé de sa femme, il a comme seul compagnon Thésée, un chat philosophe qui lui sert d’interlocuteur privilégié. Lecteur de romans policiers belges, incapable d’écrire parce que, d’une part, les histoires qui lui viennent à l’esprit sont «saturées de violence» – l’Uruguay est en proie à une série de meurtres atroces de jeunes filles – et que, d’autre part, «le roman a perdu son ancien pouvoir de réveiller les consciences», il se dit qu’il pourrait écrire des romans policiers en se faisant passer pour un auteur belge.

Dans l’attente, ce quadragénaire qui n’a pas oublié que sa grand-mère venait du plat pays, voyage donc mentalement à Bruxelles – où il n’est jamais allé – avec l’espoir d’«inventer d’autres règles du jeu». Car, pense-t-il, «l’imagination est un procédé aux conséquences imprévisibles, le moyen le plus honnête pour comprendre la réalité». Pourquoi Bruxelles? Il n’en sait rien. «Il se donne encore quelques semaines pour savoir pourquoi il a choisi cette ville et non une autre. On ne se décide pas pour Bruxelles comme ça, de but en blanc, sans raison apparente.» Ce choix permet à l’auteur de dresser des parallèles entre les deux pays. Le sien n’est pas la Suisse de l’Amérique latine, selon l’adage, mais, d’après le héros, il « n’est que la Belgique de l’Amérique latine, et ce à cause d’un égarement passager, une erreur non corrigée de géopolitique». Ce qui rend l’avenir de l’un et de l’autre également incertain. Perdu dans ses déambulations intérieures riches en détours et circonvolutions, Leopoldo croise la route d’un écrivain argentin nommé Wiesengrund. Et il se trouve associé au tournage d’un film sur Venancio Flores, l’un des pères de la nation uruguayenne, produit par un Anglais. De loin en loin, intervient un narrateur énigmatique dont nous ne découvrons l’étrange identité qu’en toute fin du livre.

Quel est votre parcours? Juan Carlos Mondragon: « Pendant ce qu’on appelle «les années dures», j’ai choisi de rester en Uruguay. J’ai perdu mon poste d’enseignant et j’ai refait ma vie notamment dans la publicité. Quand tout est revenu à la normale, j’ai compris que quelque chose s’était cassé. Je suis allé à Barcelone, où j’ai donné des cours à l’université, puis, avec femme qui est Française, nous avons décidé de tenter l’aventure en France. »

Pourquoi avoir choisi Bruxelles comme destination intérieure de votre personnage? « Au départ, j’avais pensé à Paris. Mais on a tellement écrit sur cette ville! J’ai choisi Bruxelles entre autre parce que c’est là qu’a été publié Les chants de Maldoror de Lautréamont [qui est né à Montevideo]. Je me suis dit: c’est une ville qui porte chance. Mais ce n’est qu’après l’écriture que je m’y suis rendu pour voir si mes intuitions correspondaient à la réalité. »

Pourquoi mettez-vous en parallèle la Belgique et l’Uruguay? « Ce sont deux petits pays qui ont été inventés à la même époque comme Etats-bouchons entre deux puissances, l’Uruguay entre l’Argentine et le Brésil. Mais ces pays ont acquis leur propre personnalité. Au niveau culturel, quand on n’a pas un grand marché, ce qu’il nous reste est de faire des choses différentes. Si l’Uruguay est une république, je lui ai inventé un roi dans ce roman, idée que je pense développer un jour. «