Kiss & Cry

Le 20, premier jour du printemps, la nuit et le jour sont exactement pareils. Le 20, au coin de ma rue, premier cerisier en fleurs ; une jolie jeune fille aux cheveux longs s’est assise sur un banc, tellement surprise par le soleil piquant qu’elle ferme les yeux et sourit en refermant mollement son livre. Le 20, massacre à Toulouse. Nos cœurs s’arrêtent. Le 21, soleil sur les terrasses et fraises dans les assiettes, Lommel pleure, se recueille. La gorge serrée, on se demande si la vie continue, comment, pourquoi. Le 21, l’incendiaire présumé de la mosquée d’Anderlecht et assassin présumé de l’imam se dit « concerné par les événements de Syrie ». On se sent si impuissant devant cette accumulation de folies incompréhensibles qu’on reste bêtement figé. Le 22, le printemps s’accroche ; Heverlee, soleil noir, douleur ; Le 22, l’assassin présumé des enfants de Toulouse et des soldats de Montauban se dit « concerné par les enfants de Palestine ». Facile, obscène. Comment résister à une semaine irrationnelle de rage, de barbarie et de chagrin ? En se rappelant qu’il y a un an, c’était le printemps arabe et tout l’espoir d’un continent ? Ou mais c’était aussi Fukushima et la vision de la fin de notre monde. Tout va trop vite, sur une planche savonnée, emportant le chroniqueur dont les mots s’évaporent dans un chaos infernal. « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard » Aragon disait aussi : « Cœur léger, cœur changeant, cœur lourd Le temps de rêver est bien court (…) Est-ce ainsi que les hommes vivent Et leurs baisers au loin les suivent. » Faut-il s’enfermer dans sa bulle, éteindre la radio et laisser la souris du PC danser seulement sur les sites de films et de jeux ? N’ouvrir la télé qu’à l’heure de rediffusion des vieux de Funès ? L’idée est moins sotte qu’il n’y paraît tant la peur monte. A l’heure où les sociétés s’écrabouillent, où les hommes politiques pédalent dans la choucroute, où plus personne ne peut arrêter les massacres proches et lointains, les écrivains, les peintres, les cinéastes, les musiciens ont peut-être encore quelque chose à nous dire. Même s’ils ne peuvent nous consoler. La voix d’Aragon, piètre politique mais sublime poète, marque le tempo qui nous réveille. Comme aujourd’hui Abel et Gordon dans La Fée ou Anne-Michèle Demey, Jaco Van Dormael et Thomas Gunzig dans Kiss and Cry ou encore Joyce Carol Oates dans Je me tiens devant toi nue (mise en scène de C. Delmotte au théâtre des Martyrs) nous montrent que la vie banale et le quotidien tragique peuvent s’enchanter. Humains et fragiles, voilà ce que nous sommes. La nuit tombe sans que nous n’y pouvons rien. Fragiles d’accord mais combatifs, il le faudra, gonflés par une énergie mystérieuse, dès que le soleil se lève.

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