L'été s'ra (fa)show !


Quand j’ai écrit Mon voisin, c’est quelqu’un, qui décrit l’ascension d’un leader d’extrême droite à la tête d’un pays, nous étions au début des années 1990 (il n’a été publié qu’en 2002). Il y avait eu Jörg Haider, Jean-Marie Le Pen. On se demandait s’il fallait leur accorder une place dans les médias ou pas. Certains étaient convaincus que, si on les ignorait, ils disparaîtraient. Trente ans plus tard, leurs sinistres clones triomphent partout en Europe, et la dégradation de la démocratie semble s’être brutalement accélérée ces dernières semaines.


Mais cette dégradation n’est pas surprenante. Dans un magnifique essai, François Jullien décrit une des composantes clés de la culture chinoise : celle de la transformation silencieuse. En Chine, rien d’humain n’arrive subitement, par hasard. Si nous n’avons pas de mot pour nommer la neige qui fond (est-ce encore de la neige ? est-ce déjà de l’eau liquide ?), la pensée chinoise perçoit parfaitement ce processus de transformation invisible qui conduit la glace à l’état liquide.


La différence, c’est que le processus qui conduit à la prochaine évaporation de la démocratie occidentale n’aura rien eu de silencieux – sinon le silence assourdissant de ceux qui auraient dû agir et n’ont, la plupart du temps, qu’aggravé la situation, par opportunisme (comme Mitterrand offrant au FN la médiatisation qui permettrait au Président en difficulté d’affaiblir la droite démocratique), cynisme (Berlusconi et son populisme vulgaire et criminel) ou incompétence (la large majorité des gouvernements). Et le résultat est là : coincée entre la Turquie et la Russie, où l’extrême droite est présente plus ou moins explicitement au pouvoir, l’Europe a vu se multiplier les gouvernements d’extrême droite – que ce soit expressément ou d’inspiration. Comme dans les années trente, ces partis résolument adversaires de la démocratie sont rentrés dans les parlements à l’issue d’un vote. L’ennemi véritable est à l’intérieur bien plus qu’à l’extérieur et, comme le rappelait notre journal dans son récent dossier autant que Bernard Guetta dans sa chronique de mercredi passé, la « crise des réfugiés » a été honteusement instrumentalisée par ces partis : en 2015, il y a bien eu plus d’un million de réfugiés (qui ne représentaient qu’un petit pourcentage des gens ayant dû fuir des guerres dans lesquelles notre responsabilité est lourdement engagée), mais ce chiffre est tombé à 172.000 en 2016. Pour les 6 premiers mois de l’année, on n’en compte que 43.000, soit moins de 0,01 % de la population européenne. Une crise ? Vous vous moquez de qui, MM. Orban, Francken, Salvini et consorts ? Enfin oui, une crise morale : car la baisse de ce chiffre n’est pas seulement due à la fin des conflits, elle s’explique surtout par les accords honteux passés par l’Europe avec des gouvernements et des milices qui font un très, très sale boulot à notre place.


Lors d’une récente réunion entre académiques préoccupés par cette détérioration, Michel Gevers, professeur de sciences appliquées à l’UCL, faisait part de sa peur « que ce qui a mis quelques années à se mettre en place dans les années trente se soit produit en quelques mois aujourd’hui, cette accélération étant très certainement due à l’accélération vertigineuse des moyens de communication et de propagande que l’on connaît et qui n’existait pas dans les années trente. » Et un rapide tour d’horizon des principaux chantiers (ou champs de ruines) ouverts en ce début d’été ne peut que lui donner raison.


N’oubliez pas les enfants !

Le 25 septembre 1942, deux mois après la Rafle du Vel’ d’Hiv, Robert Brasillach publiait dans Je suis partout, publication collaborationniste dont il était le rédacteur en chef, une phrase qui, comme le rappelle justement Gilles Perrault, allait le poursuivre au-delà de la mort : « Il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder de petits. » Les « petits », comme l’on dit des animaux. Brasillach défendra jusqu’au poteau d’exécution l’idée que ses intentions étaient humanitaires : il n’était pas humain de séparer les enfants de leurs parents. Il savait pourtant quelle était la destination de leur voyage. Et son antisémitisme virulent ne laisse aucun doute, textes à l’appui, sur son approbation enthousiaste face à la politique d’extermination mise en place par les nazis.


Aujourd’hui, les enfants sont utilisés dans la déferlante de mesures et de déclarations à l’emporte-tweet sur la « crise migratoire » – exemple supplémentaire sur la manipulation du langage à laquelle s’appliquent les gouvernements en place pour masquer les engagements internationaux pris par nos pays pour venir en aide aux réfugiés. Salvini, ministre d’extrême droite de l’Intérieur en Italie, a ainsi ordonné le recensement des Roms sur le territoire, afin de chasser ceux qui n’étaient pas Italiens. À contrecœur, il a admis être obligé de garder ceux qui ont la nationalité italienne. Pour justifier une mesure qui non seulement a des relents « années trente » très puissants, mais nie en outre la spécificité de la communauté Rom – à savoir ne pas reconnaître les frontières et les États –, Salvini a prétendu vouloir protéger les enfants et leur permettre d’aller à l’école. L’idée est peut-être d’opérer la même manœuvre que les Australiens au siècle dernier : enlever ces enfants à leur communauté pour les assimiler de force, en leur faisant perdre leurs racines et leur identité.


Aux États-Unis, Trump a d’abord voulu séparer les enfants immigrés de leurs parents, jusqu’à ce que les anticorps démocratiques encore actifs dans ce pays l’obligent à faire marche arrière – mais pour combien de temps ? Partout en Europe, on trouve aujourd’hui des enfants dans des centres fermés (euphémisme encore pour désigner des prisons), des enfants séparés de leurs parents, même en France, pays « des Droits de l’Homme ».


L’Italie : conséquence d’une stratégie cynique

En clamant sur tous les tons refuser la juste répartition des demandeurs d’asile en Europe, les pays du Visegrad et leurs alliés ont mis la pression sur les populations des pays qui, par leur situation géographique, accueillent la majorité de ces réfugiés. Roberto Saviano, le journaliste italien qui a dénoncé les crimes de la mafia et vit depuis sous protection policière – protection que le ministre Salvini menace de lui retirer s’il continue de critiquer sa politique –, livre une analyse implacable de la situation italienne, fruit de ce processus concerté, mené de front par les forces d’extrême droite en Europe (sous la houlette de dirigeants comme Orban) et l’incurie des responsables politiques italiens, tous partis confondus. En quelques phrases terribles, Saviano décrit comment on est passé de la désignation d’un ennemi qui n’existe pas – pour détourner l’attention de comportements politiques inacceptables tels que les accointances avec les mafias – à une forme de guerre civile entretenue par le gouvernement : « La guerre qui se joue n’est pas, comme les apparences pourraient le laisser croire, une guerre pour la fermeture des frontières ou la réduction du flux de migrants qui arrivent en Italie ; si c’était le cas, il conviendrait de rediscuter les accords signés avec l’Europe, et non d’armer les Italiens contre d’autres êtres humains. […] Au fil des ans, nous avons accordé des fonds à des pays instables, nous avons arrosé trafiquants et criminels avec l’argent des Italiens et des Européens sans rien résoudre, parce que tant qu’il y aura des personnes pour vouloir quitter l’Afrique et venir en Europe, en l’absence de moyens légaux de le faire, il y aura des personnes pour prendre leur argent et les y conduire. […] Paradoxalement, quand on se concentre sur ceux qui doivent encore arriver dans ce pays, on en perd de vue les droits de ceux qui s’y trouvent déjà : des droits qui appartiennent à tout être humain, en possession ou non d’un permis de séjour. Mais – et voilà le mal principal – la vague de haine que certains alimentent envers les Africains qui n’ont pas encore posé le pied en Italie se déverse sur les immigrés qui y vivent déjà. Nous assistons à une régression du lien social, à la montée d’une vague nationaliste et raciste envers tout ce qui est perçu comme un corps étranger. »


La Hongrie et le groupe de Visegrad

Orban et ses comparses du groupe de Visegrad exultent certainement et applaudissent les prises de position et les fanfaronnades de leur disciple Salvini. Le parlement hongrois, à la botte d’un gouvernement de moins en moins démocratique, enchaîne la promulgation de lois toutes plus liberticides les unes que les autres : criminalisation de toute personne ou de toute ONG venant en aide aux réfugiés, y compris celles qui chercheraient simplement à informer ces réfugiés des quelques droits qu’il leur reste, ce qui est quand même un comble de perversité : rendre illégal le fait d’informer quelqu’un de la loi. Les législateurs hongrois ne cherchent même pas à dissimuler leur antisémitisme primaire, en nommant un amendement à la Loi Fondamentale de leur pays « Stop Soros », du nom du milliardaire juif hongrois qui finance une université indépendante et des ONG en Hongrie. Officiellement, cet amendement est présenté comme étant l’expression de la volonté du peuple hongrois de se protéger contre la migration illégale.


À côté de ces lois indignes, d’autres actions sont mises en œuvre par ce gouvernement, avec l’appui d’une partie de la presse à sa solde : l’opéra national hongrois a ainsi été contraint d’annuler quinze représentations de la comédie musicale Billy Elliott à la suite d’une campagne de presse du quotidien Magyar Idok, selon lequel ce spectacle faisait la promotion de l’homosexualité et représentait un risque pour les petits Hongrois. Un autre hebdomadaire proche d’Orban publie des listes de chercheurs et d’académiques coupables à ses yeux de défendre les droits des LBGT, des Roms et des femmes. Ces mêmes académiques que Francken menace d’un retour de boomerang en pleine figure – et la menace se précise peut-être pour les académiques flamands, car il se murmure que Francken convoiterait le poste de ministre de l’enseignement dans le gouvernement flamand –, ceux-là encore que Richard Miller voudrait voir « encourager et soutenir » le pouvoir et que les jeunes extrémistes du VB menacent ouvertement.


La Belgique

Notre pays n’échappe pas à cette vague brune et nauséabonde, à ce rouleau compresseur d’une extrême droite qui, si on prend un peu de recul, n’a sans doute jamais cessé d’exister et de fourbir ses armes depuis le début du vingtième siècle. Seule l’ampleur du désastre et des horreurs provoquées par les plus radicaux d’entre eux – les nazis – les a contraints à mettre une sourdine pendant une petite vingtaine d’années ; mais cette extrême droite n’a jamais perdu de vue son objectif : la ruine de la démocratie, l’avènement d’une société totalitaire avec la complicité d’une population manipulée, endoctrinée par des mensonges, leurrée par la présentation de faux ennemis, saoulée au mauvais alcool du nationalisme. Et la force de la N-VA – dont le programme politique actuel, présenté comme « acceptable » et « démocratique », ressemble comme deux gouttes d’eau à celui que le Vlaams Belang présentait il y a dix ans, en suscitant la mise en place d’un « cordon sanitaire » – est bien celle d’un pouvoir qui n’a même plus à exprimer ses désirs pour voir une partie de l’administration lui obéir. Ainsi, dans le cas de l’arrestation inacceptable des deux journalistes de la RTBF la semaine dernière, Charles Michel a beau jeu de rejeter les accusations de Di Rupo selon lesquelles ces arrestations auraient été directement demandées par son gouvernement. Dans le chef des policiers sur le terrain, de tels actes sont à la fois demandés implicitement et couverts. L’opposition, par ses gesticulations qui ne convainquent personne, ne se rend même plus compte qu’elle fait aujourd’hui autant le jeu de la majorité qu’elle lui a préparé le terrain hier, en mettant en œuvre une politique similaire. Car quelle est la principale différence entre la politique du gouvernement Michel et celle du gouvernement Di Rupo sur des questions de défense de la démocratie, comme l’accueil des réfugiés ? Dans les actes, aucune, ou si peu. Seule diverge la communication.

Et pendant que ces actes se multiplient, le ministre N-VA du bien-être animal s’émeut que la police ait dû abattre une lionne échappée du zoo de Planckendael, une « mort terrible et inexplicable », un « terrible drame » a déclaré Ben Weyts. On croit cauchemarder… Désolé, mais je sors mon point Godwin, c’est trop énorme : un certain A. H., dans les années terribles, promulguait des lois de défense des animaux sans précédent (« par opposition à toutes les législations antérieures, étrangères ou non, consacrées à la même question, l'originalité des lois nazies tient totalement au fait que, pour la première fois dans l'histoire, l'animal est protégé en tant qu'être naturel, pour lui-même, et non par rapport aux hommes », explique Luc Ferry dans Le Point) et exigeait que l’on veille au confort de leur transport vers les abattoirs, tandis qu’il mettait en place ce que l’on sait. Ben Weyts pleure une lionne et exige une enquête tandis qu’une enfant est abattue par un policier, lequel est directement couvert par le gouvernement qui accuse les passeurs, bien entendu.


Theo Francken, encore et toujours lui, s’est publiquement réjoui de l’accession au pouvoir en Italie d’un parti d’extrême droite. Ce n’est plus la droite décomplexée : c’est l’extrême droite triomphante. Le Grand Soir noir et brun arrive. Francken, Orban, Trump, Salvini, Erdogan, tous se réjouissent du succès de leur supercherie qui consiste à diaboliser des réfugiés pour, en coulisse, mettre en œuvre une politique sécuritaire, antidémocratique, nationaliste, vendue à une finance internationale qui se méfie depuis toujours de la démocratie. Et l’Australie sert encore et toujours d’alibi à ces « responsables », alors que la politique australienne à l’encontre des réfugiés est une abomination.

Mais que se passe-t-il dans les partis de la coalition qui, il y a peu, se présentaient encore comme des partis démocratiques, pour que l’on accepte ces dérives ? Allô, Hervé Hasquin, Richard Miller, Louis Michel ? Le pouvoir est-il à ce point précieux que vous êtes prêts à payer n’importe quel prix pour vous y cramponner ? La dignité est-elle définitivement rangée au magasin des accessoires inutiles ?


Le show permanent

Autrement dit, la situation est grave, très grave. Les libertés, leurs défenseurs – presse, université, mouvements citoyens – et leurs bénéficiaires – minorités, pauvres, exclus, réfugiés – sont attaqués de toutes parts, et de manière de plus en plus violente. Et la trêve estivale sera mise à profit par ces activistes de la haine et du repli nationaliste. On continuera à criminaliser des hommes, des femmes et des enfants qui cherchent à sauver leur vie, à criminaliser celles et ceux qui tentent de leur venir en aide. On continuera à jouer sur des peurs factices pour réclamer la fermeture de frontières impossibles à fermer.


L’été sera chaud, trop chaud peut-être, n’en déplaise aux climatosceptiques et à nous tous qui ne prenons pas les mesures simples et quotidiennes qui pourraient enrayer ce processus désastreux.

L’été sera show, de la coupe du monde aux festivals, en passant par l’infinie palette des plaisirs et des fêtes que l’on va nous proposer pour éviter que nous pensions trop, pendant que les marionnettistes feront passer dans les parlements des lois encore plus liberticides.

L’été sera résolument facho… Au bord de la falaise où nous auront conduits notre inertie, notre indifférence, notre abdication morale autant que l’irresponsabilité des politiques et leurs décisions à courte vue, la rentrée nous verra-t-elle faire un pas décisif en avant ?


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