« L’Académie Goncourt a prononcé hier sa condamnation à mort »


Les débats qui accompagnent quasi rituellement la proclamation du prix Goncourt, même s’ils ont perdu en intensité depuis quelques années, alimentent les discussions et articles pratiquement dès sa naissance en 1903. Car, très rapidement, par la somme alors dévolue au lauréat – 5000 livres de rente -, devenue aujourd’hui toute symbolique (un chèque de 10 euros me semble-t-il), ainsi que par l’écho qui lui est donné dans la presse, le fruit de la décision testamentaire des frères Jules et Edmond de Goncourt s’impose comme un jalon important dans l’année littéraire. Et déjà, il y a un siècle, l'ouvrage primé est offert en confiance pour les fêtes de fin d’année. L’histoire de ce prix est marquée par deux grands « scandales » liés aux deux – probablement – plus importants romans français du XXe siècle. L’un est à l’avantage de Dix, le couronnement d’À l’ombre des jeunes filles en fleur en 1919, l’autre à son désavantage, avoir préféré Les Loups de Mazeline à Voyage au bout de la nuit de Céline treize ans plus tard, en 1932. Si, sur le second, beaucoup a déjà été écrit, concernant le premier, il manquait un document précis et étayé. C’est désormais chose faite grâce au livre de Thierry Laget, Proust, prix Goncourt, sous-titré « Une émeute littéraire ».


Après avoir présenté un à un les dix académiciens - tous oubliés aujourd’hui (Henniqué, Céard, Ajalbert, Descaves…), sinon peut-être Rosny aîné pour un seul livre, La guerre du feu, et Léon Daudet pour des raisons extra-littéraires (fils d’Alphonse, frère de Lucien, l’ami intime de Proust, et député très à droite de Paris) -, s’appuyant sur de nombreux extraits de journaux (majoritairement parisiens), l’auteur retrace semaine après semaine, voire jour après jour, le fil des événements. Si la consécration du roman de Proust a généré une telle protestation, avant même son attribution, les journaux se livrant à une véritable campagne de presse censée influencer le jury, c’est pour de multiples raisons qui s’additionnent.


Le favori, soutenu par une grande partie des journaux, est Les croix de bois de Dorgelès. Son sujet est le conflit meurtrier qui vient de se terminer, décor qui était également celui des derniers lauréats, dont Le feu de Barbusse. Son concurrent parle au contraire, avec légèreté, dans de longues phrases, d’un temps qui apparaît alors suranné, voire scandaleux après tant de douleurs et de violences. D’autant plus que, si Dorgelès à bien vécu l’enfer des tranchées, ce n’est nullement le cas de Proust. En d’autres mots, l’ancien combattant est plus méritant que le «planqué». Même si certaines voix minoritaires plaident pour un passage à autre chose.



Mais dans la virulente polémique qui accompagne ce prix, il est aussi question d’âge et de fortune. En parlant de « jeunesse » dans son testament, à quoi Edmond de Goncourt fait-il référence : à l’âge du possible lauréat ou à son talent ? Si c’est au premier, comme l’interprètent bien des critiques, les 51 ans de Proust ne cadrent pas. Si c’est au second, cela peut convenir. De même Proust n’est-il pas trop riche, même si l’intéressé s’en défend, alors que la rente octroyée est censée aider un écrivain dans le besoin ? Un autre débat enflamme encore les gazettes, la question politique. Ardemment soutenu par Léon Daudet et élu par quatre autres jurés de « droite », le deuxième volume de La Recherche du temps perdu représenterait le camp réactionnaire contre le progressiste. Or, s’il est bien attaqué par la presse de gauche, qui défend une littérature engagée, le lauréat l’est tout autant par celle de droite, porte-parole des anciens combattants.


Et la littérature dans tout ça ? Il en est aussi question. Pour les journalistes, le roman de Dorgelès apparaît en effet plus lisible que celui de Proust, par ailleurs jugé bien trop long (dans sa deuxième édition, il sera d’ailleursscindé en deux volumes). Comme l’écrit un journaliste, « le gros public, qui se découragera devant ce tissu serré de subtilités, va dauber une fois de plus sur la « littérature ». Et il reprendra Fantomas. Qui aura le courage de l’en blâmer ? » Mais il se trompe, de même que l’échotier qui a affirmé que l’Acédie Goncourt avait prononcé son arête de mort. Le livre est acheté, lu, débattu. «L’analyse remplace l’invective», écrit Thierry Laget : les revues prennent le relais des gazettes et analysent une œuvre qui connaît vite un succès international. Dès lors, comme le remarque l'auteur, « cette histoire-là n’est plus celle du prix Goncourt, mais la postérité d’une œuvre que cette distinction avait justement signalée à l’attention du public ».

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