L’affaire Roegiers-Simenon : pourquoi tant de haine ?


Je reste assez sidéré par le déferlement quasi haineux qui a suivi, particulièrement en Belgique, la sortie du roman de Patrick Roegiers, L’autre Simenon. Rappelons les faits. A partir d’un personnage dont on ne sait pas grand-chose, Christian Simenon, le frère cadet de Georges, le préféré de leur mère, l’auteur du Bonheur des Belges a écrit un roman où il est largement question de Léon Degrelle et du rexisme, mouvement d’extrême-droite auquel adhéra cet homme sans réelle personnalité, ni raciste ni même antisémite (selon l’auteur). Et sous l’uniforme duquel il participera, à Courcelles en août 1944, à l’exécution de vingt-sept otages en représailles à l’assassinat de plusieurs bourgmestres et échevins rexistes. Roegiers accorde une telle place à ce «braillard intarissable» qu’on se demande s’il ne s’est pas trompé de sujet et si, finalement, Christian n’est pas qu’un prétexte. Mais passons.

Car c’est autre chose qui fait polémique: l’image donnée du «vrai» Simenon, Georges. L’écrivain comblé est en effet présenté comme un mélange d’opportunisme et d’arrivisme, peu regardant quant à la cession des droits de ses romans (cinq sont adaptés au cinéma par la Continentale contrôlée par les Allemands) ou quittant la Vendée pour s’en aller à Paris dîner «dans les meilleurs restaurants», descendre «dans les plus beaux hôtels comme il l’avait toujours fait» et, surtout, s’encanailler dans des bars et bordels également fréquentés par des nazis torturant à tour de bras à quelques rues de là. «La Résistance ne l’intéressait pas, peut-on lire. Lui seul comptait. Il ne se refusait rien. Veillant au grain, soignant ses intérêts, ménageant ses arrières (on ne sait jamais), Georges ne s’embarrassait pas de scrupules. Tout lui servait. Rien ne pouvait lui arriver.»

C’en était trop! On a assisté à une levée de boucliers, tant de la part de simenoniens patentés – Pierre Assouline parle d’«infamie», Jean-Baptiste Baronian, président des Amis de Georges Simenon, d’«imposture intellectuelle» – que d’autres voix plus ou moins autorisées – son fils John («mensonges calomnieux»), Jacques De Decker, le philosophe Daniel Salvatore Schiffer qui, prétendant prendre de la hauteur, donne dans le procès d’intention gratuit –, tous unanimement consternés devant tant de «mensonges» et de «contre-vérités». Celles-ci sont «toutes volontaires et mises en scène dans l’intention de nuire», affirme même Pierre Assouline (ici), que je suis volontiers sur ce terrain. Car si je ne suis pas suffisamment au fait des détails de la vie du romancier liégeois pour juger de la véracité des affirmations de Roegiers, ce qui est particulièrement gênant, ce sont les intentions qu’elles laissent deviner. J’ai eu l’impression que l’auteur en voulait vraiment à un écrivain dont il lui fallait à tout prix déboulonner la statue. Par une accumulation de charges sans nuances, par le rappel d’écrits journalistiques malheureux datant de sa jeunesse liégeoise (dans la très conservatrice Gazette de Liège) mais, surtout, par un sorte de sous-texte insidieux. Pourquoi, par exemple, insister sur le fait que «Georges se portait comme un charme» et « avait un moral de fer»? Pour que ça tranche avec le lot nettement moins heureux de la majorité des Français, Résistants ou non? Pourquoi mettre côte à côte sa fréquentation des prostituées et celles qui pratiquaient la «collaboration horizontale» en « abritant » les occupants dans leur lit? Par volonté de nuire? Les exemples de ce type sont multiples. De même, et cela lui a été abondamment reproché, il est maladroit d’avoir fait envoyer Christian, par son célèbre aîné, mourir à la Légion wallonne créée par Degrelle et non, comme dans la réalité, à la Légion étrangère, ce qui était tout de même moins compromettant.

Mais tout cela méritait-il une réplique d’une telle virulence, frisant parfois l’invective? Je ne sais pas. Si Patrick Roegiers a voulu faire réagir, il n’a pas raté son coup. Et, finalement, il est toujours bon qu’un livre, ou tout autre forme artistique, fasse polémique. Quant au roman lui-même, je veux dire d’un point de vue strictement littéraire, il plaira à ceux qui aiment le style baroque de cet écrivain belge installé en France depuis belle lurette et irritera ceux qu’énerve une grandiloquence (semble-t-il assumée par l’auteur) encore amplifiée par les interjetions et dialogues, d’une théâtralité un peu artificielle, qui viennent rompre la continuité du texte.

#LéonDegrelle #Rexisme #Roegiers #Simenon