L’argent et les mots

Qu’est-ce que les mots ? Qu’est-ce que l’argent ? Quels rapports entre les mots et l’argent ? Celui-ci, dans son appropriation du monde, peut-il autoriser l’autonomie de ceux-là ? Ceux-là, dans leur saisie du réel, peuvent-ils ne pas interroger les rapports entre les hommes ? Comment la littérature se définit-elle encore, si l’espace de son déploiement se trouve enclos par des procédures de contrôle obéissant aux exclusives lois du marché ? C’est dans un tel questionnement que fut créé le personnage de l’aède. A la dictature, sur toute valeur d’usage, de la valeur d’échange, il s’oppose comme valeur d’échange nulle, valeur d’usage infinie. Soit, comme négation du modèle anthropologique imposant une réduction des relations humaines à la dimension de l’immédiat. Le contretype de l’aède capte ainsi la voix des morts et lègue cet héritage à ceux qui ne sont pas encore. Il institue donc un espace-temps romanesque où, face aux injonctions de l’éternel présent programmé, prévaut plutôt la dimension de l’absence… Quelles conséquences pour la littérature ? Il faut imaginer un livre incommensurable, qui s’ouvrirait sur les vaticinations de cet aède après sa traversée du miroir. Son langage posthume élabore ce qu’il considère lui-même comme une vision allégorique de l’univers, dans une  cinquième dimension (celle du rêve et de la mémoire), transcendant l’espace et le temps. Voilà le cadre qui s’imposait à l’aède (concepteur et personnage de son propre work in progress), pour ne pas trahir les enjeux essentiels de l’aventure littéraire. Voilà le cadre qu’il fait exploser pour demeurer fidèle aux principes libertaires du roman moderne inauguré par Cervantès, et poursuivre l’exploration menée par Proust et Céline, Faulkner et Kafka, Joyce et Musil. Sans oublier son frère, l’aède Aragon… *  » L’argent et les mots  » se trouve être le titre du dernier livre d’André Schiffrin traduit dans notre langue. Un seul homme, aujourd’hui en Europe, a l’audace d’analyser les rapports entre l’industrie du verbe et le pouvoir de la finance : il ne pouvait qu’être le plus prestigieux des éditeurs d’outre-Atlantique ! De L’édition sans éditeurs (1999) au Contrôle de la parole (2005) jusqu’à cet Argent et les mots (tous publiés aux éditions de La Fabrique à Paris), André Schiffrin (dont il nous est rappelé qu’il dirigea pendant vingt ans Pantheon Books à New-York), décrit les mécanismes d’une sujétion de la littérature à la logique médiatique, accéléréée par la soumission tendancielle de l’édition aux géants de la Kulturindustrie.  » The Business of Books : How International Conglomerates Took Over Publishing and Change the Way We Read «  : cet autre titre, à lui seul, résume la question centrale posée par André Schiffrin : L’Argent va-t-il l’emporter sur les mots ? Plus transcendant que l’ancienne transcendance religieuse : ainsi pourrait-on qualifier le verbe du romancier moderne. Il faut bien, pour cela, croire à quelque chose, fût-ce par l’absurde, non ? Mais quand l’industrie des mots fait de ceux-ci des marchandises usurpant l’ancienne sacralité du Logos, et soumet leur commerce à la logique du profit maximum, l’heure ne vient-elle pas pour le romancier de – comme l’enjoignait Kafka – faire un bond hors du rang non des assassins (encore que…) mais de l’enclos totalitaire où se concentrationne la circulation de telles marchandises ? Or le regard de mon aède est celui d’un être en-deça et au-delà de la propriété, dans un monde où celle-ci constitue la plus haute valeur sacrée (avec le couple sécurité/identité). J’attribue la plus haute portée symbolique au fait que les dernières analyses d’André Schiffrin me soient parvenues juste avant de remettre le manuscrit d’Ajiacoentre les mains de Vincent Engel. Si Schiffrin laisse entendre que  » petit à petit, les éditeurs sont devenus des investisseurs, des banquiers « , l’être à qui, demain, je confierai le poids d’un fardeau pouvant se comparer à celui de mon personnage Atlas est sans doute le seul aujourd’hui capable de l’assumer. Le plus à même, d’abord comme écrivain, d’extraire tout le suc d’ironie contenu dans cette remarque de Schiffrin :  » J’ai dit un jour en plaisantant que l’on était passé de l’infanticide, en laissant tomber les titres sans grands espoirs de ventes, à l’avortement, en dénonçant les contrats de livres existants qui n’étaient plus considérés comme financièrement rentables. On en est à la contraception : on fait en sorte que de tels titres n’entrent plus du tout dans le processus de production. «  Je laisse à Vincent la liberté de diffuser les présentes réflexions sur son blog, lui qui sait autant que moi combien relèvent d’une savante maïeutique et l’art de l’écriture et celui de l’édition. Lui qui sait autant que moi combien, pour aller au bout de l’apologue  » avorteur  » imaginé par André Schiffrin, c’est la profonde logique d’une société qui se met en oeuvre aujourd’hui pour empêcher qu’encore se rencontrent la matrice du réel et la semence de l’aède.

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