L’art de construire un monde

Le téléspectateur italien a décidément tout pour être heureux. L’espace médiatique dans sa presqu’entièreté, privé et public, a été savamment aménagé pour lui éviter des haut-le-cœur inutiles, pour le tenir à l’abri des déplaisirs susceptibles de miner sa légendaire inclination pour le spectacle et les paillettes. Bref, pour qu’il puisse déambuler l’esprit vide et confiant entre les places ensoleillées de sa splendide péninsule.

La philosophie du système est simple, elle pourrait se résumer de la manière suivante : Ne t’occupe pas de la sphère publique, qui est notre affaire, ça ne te vaudrait rien de bon ; laisse-nous faire et intéresse-toi plutôt à améliorer ton niveau de vie, c’est là que se trouve la source de ton épanouissement personnel.

Comment aider le téléspectateur-citoyen dans cette lourde tâche ? Tout simplement en fixant son attention au niveau du sol, en la maintenant sur ses intérêts de consommateur, en lui livrant ses distractions clés sur porte. Et surtout, oui, surtout, lorsque la réalité pourrait se révéler moins idyllique qu’on ne veut la montrer, en lui offrant un substitut édulcoré de cette même réalité.

Prenons un exemple. Cannes, dimanche 23 mai 2010, soirée de clôture du Festival international du film. Au Palais des Festivals et des Congrès, Tim Burton, le président du jury, annonce le lauréat de la palme du meilleur acteur. Tout à son émotion, Elio Germano, l’interprète principal de La nostra vita embrasse sa compagne, se lève, monte sur scène, s’incline respectueusement devant les membres du jury, s’empare du micro. Puis, après les remerciements d’usage, il prononce ces mots : « Comme nos gouvernants, en Italie, reprochent souvent au cinéma de donner une mauvaise image de notre pays, je dédie ce prix à l’Italie et aux Italiens qui, malgré leurs gouvernants, mettent tout en œuvre pour rendre leur pays meilleur. » Fin de citation.

Mais tel est pris qui croyait prendre. Elio Germano a voulu profiter d’une tribune prestigieuse pour troubler la quiétude du téléspectateur-citoyen modèle ? Il est tombé sur plus rusé que lui !

Voici comment le journal télévisé le plus suivi du pays, celui de la Rai 1, a traité l’information. En studio, le présentateur, tout sourire, annonce la liaison avec Cannes, où se trouvent Daniele Luchetti, le réalisateur du film  (Elio Germano, le subversif, ne sera convié sur aucun plateau !) et l’envoyé spécial du JT. Ce dernier annonce : Ecoutons ce qu’a dit Elio Germano lors de la remise des prix, il a eu une phrase polémique vis-à-vis du gouvernement. Sur l’écran défilent alors Tim Burton, Elio Germano, le jury, le public qui applaudit, mais pas de son. Rien. Pas un mot. Retour au correspondant, qui interpelle aussitôt le réalisateur : Comment avez-vous fêté le prix de votre acteur, en mangeant des huitres sur la Croisette ?

En studio, le présentateur lira son papier à la vitesse grand V : L’acteur a dédié son prix à tous ceux qui ont fait en sorte (passé composé au lieu de l’indicatif présent !) d’améliorer leur pays nonobstant une ( !) classe dirigeante. Voilà, l’affaire est dans le sac. Tout le monde sourit. Tout le monde est content.

Question : Que faut-il pour qu’un tel système tienne en place, pour qu’il ne se lézarde pas ? Facile : Des individus serviles, inféodés, prêts à accomplir les basses besognes en vertu d’un intérêt prétendument supérieur – le maintien d’un monde autarcique, aliénant, qui s’auto-légitime en permanence. Augusto Minzolini, le directeur de l’information de la première chaîne publique, est de cette espèce.

Passage en revue de quelques-unes de ses prouesses : Le 9 juin 2009, il prend officiellement position, en s’invitant sur le plateau du JT, contre la manifestation en faveur de la liberté de la presse. Le 25 juin 2009, alors que M. Berlusconi est mêlé à une affaire de mœurs, notre bon directeur prend encore la parole en plein JT pour annoncer que « depuis plusieurs jours, notre premier ministre est victime de ragots ourdis par des intérêts économiques et financiers. » Quels ragots ? Quels intérêts économiques et financiers ? Jamais les millions de téléspectateurs ne le sauront. M. Berlusconi est persécuté, voilà tout ce qu’il faut savoir.

Autre exemple. Le 3 octobre 2009, le sieur Minzolini s’invite de nouveau sur le plateau du treize heures pour affirmer qu’en critiquant la loi d’immunité, la magistrature veut s’attaquer à l’ordre établi. Le 11 décembre 2009, au moment où un repenti mafieux met en cause le parti de M. Berlusconi, le directeur de l’information assène en plein vingt-heures : « ces imbécilités (sic) nuisent à l’image de notre pays ». En février 2010, toujours sur antenne, M. Minzolini prend ouvertement la défense de Guido Bertolaso, secrétaire d’état inculpé pour détournement de fonds. Ou encore : Au journal télévisé du 26 février 2010, il claironne l’acquittement pour faits non-établis de David Mills, l’avocat d’affaires accusé d’avoir été corrompu par Silvio Berlusconi, au lieu d’annoncer tout simplement que les faits étaient prescrits. Enfin, pour conclure cette série non exhaustive de faits d’arme, voici comment il évoquait la personne du premier ministre lors d’un reportage demeuré célèbre : « Il porte un pull-over bleu, il a l’attitude décidée d’un conducteur de chantier, d’un commandant des pompiers, d’un chef militaire, mais aussi l’empathie d’un prêtre ; dans les situations d’urgence Silvio Berlusconi s’exalte car il est un homme d’action. »

La semaine dernière, lors d’un vingt-heures, M. Minzolini décidait de consacrer sept minutes à la finale de la Coupe d’Europe de football, avec interviews, reportages aux quatre coins du pays et autres futilités du même genre. Il reléguait par contre en fin de journal un bref service sur la commémoration de l’assassinat de juge anti-mafia Giovanni Falcone. Maria Luisa Busi, présentatrice historique de la chaîne publique, réagissait en affirmant par courrier interne qu’un tel traitement des évènements remettait en cause la crédibilité de l’information publique, que cette manière de faire escamotait grandement les problèmes réels du pays, l’histoire même de l’Italie. Mme Busi a été aussitôt écartée de la présentation du journal télévisé. Motifs : Elle a tenu des propos militants. Mais ce n’est pas tout. Dans une interview au Corriere della Sera, M. Minzolini a ajouté sans honte : « Je ne regrette pas son départ car je n’aime pas les présentateurs qui font passer leurs idées à l’écran par le truchement de mimiques faciales. »

Que dire de plus sinon citer Friedrich Nietzsche ? « Une certaine activité politique, disait-il, prise au sens large, doit être organisée de telle façon que les esprits médiocres suffisent à son exercice, et que tout un chacun n’ait pas besoin d’en être au courant. » C’est fait.

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