L’autre amour de ma vie


Le grand sens de ma vie, le condensé de bonheur, c’est-à-dire de sérénité, de simplicité et de permanence, malgré quelques secousses, parfois brutales, bercera mes jours, je le souhaite, jusqu’à mon ultime souffle. Elle a un visage, une voix, un tempérament, un regard, des inquiétudes, des espoirs.

Nous nous arrimons fermement l’un à l’autre pour traverser nos existences, sans cesse secouées, avec une joie réinventée sans fin, avec un étonnement émerveillé, que la durée puisse nous porter chaque jour un peu plus loin, un peu plus près. Il ne m’appartient pas d’en écrire plus ici.

À cet amour charnel, et sensible, incarné et dense, se mêle, s’entrecroise, un autre, cérébral et complémentaire, naïf et profond, indispensable et vital. Celui de la philosophie.

Pourquoi de l’amour ? N’est-ce juste pas de l’intérêt, une inclinaison culturelle, une recherche d’un supplément d’âme, une quête sans fin des fondements ultimes… ? Pas le moins du monde. Il s’agit bien d’un véritable amour. Pas uniquement au sens du dictionnaire comme attachement profond et désintéressé à une valeur ou à un être. Mais comme une nécessité impérative et vitale, consubstantielle à mon identité, indispensable à mon équilibre. Une journée sans au moins un peu de philosophie est un jour perdu.

Pourtant je ne suis en rien philosophe au sens académique. Pas le moindre début de reconnaissance institutionnelle. Juste, sur près de trente ans, quelques examens réussis et dispersés. Et je suis si lent à me découvrir moi-même que c’est passé la cinquantaine que l’évidence, si aveuglante pendant si longtemps, s’impose enfin lumineusement. Je suis heureux dans les pas de Lucrèce, de Marc-Aurèle, de Spinoza, de Nietzsche, de Deleuze. Je suis loin, très loin de les comprendre. Mais je ressens l’incontrôlable nécessité de m’y plonger pour éclairer mieux ma conscience du monde et tracer plus sereinement mon cheminement existentiel.

En ce sens, je conçois l’expérience philosophique comme une manière de vivre et non seulement comme la recherche d’une vérité. (1) Est philosophe celui qui vit en philosophe, non celui qui écrit des livres de philosophie. Recherche d’une cohérence, si périlleuse soit-elle, entre le discours et les actes, entre l’être et le paraître, entre la raison et le cœur. À fin d’être plus heureux, plus apaisé, moins craintif face aux autres et au monde. Comment ? Par la lecture des grands auteurs et par la pratique d’exercices spirituels. (2) L’exercice spirituel vise à une conversion de tout son être, à une métamorphose de soi. C’est une option existentielle qui doit préparer à la sagesse. Epicure donne la définition de la philosophie : une activité qui, par des discours et des raisonnements nous procure la vie heureuse. (3) Je m’y reconnais pleinement.

Mais pas Frédéric Schiffter. C’est pourquoi son dernier livre m’a captivé (4). J’aime tout particulièrement ouvrir des livres emplis d’idées que je crois au premier abord contraires à ma sensibilité ou à mes convictions. Elles me font me dépasser. Et le secret de la vie n’est-il pas d’être « ce qui doit toujours se surmonter soi-même ». (5) Pour Schiffter, ces exercices de sagesse sont une invention, une fiction, une blague, une escroquerie. En bref, ils ne me permettent pas de mieux vivre face à une crainte, une déception, une humiliation ou une souffrance.

À partir d’une pensée de dix grands esprits (Pessoa, Proust, Schopenhauer, Montaigne, Freud, Rosset, Ortega y Gasset…), Frédéric Schiffter dresse une superbe cartographie de ses mélancolies. Face au travail, « la meilleure des polices » selon Nietzsche, face à la mort de son père, face au regard d’une femme, furtif mais insistant, l’auteur fait entendre une singulière tonalité mélancolique.

Déjà dans Le bluff éthique (6), le philosophe de la côte basque entrait en guerre avec tous les porteurs de bonne nouvelle, les infatigables professeurs de morale et de vie bonne, dont les noms s’étalent à la une des magazines. J’en apprécie, souvent fébrilement, les développements et les sagesses. Mais le livre de Frédéric Schiffter apparaît comme un contrepoint solitaire, une lucidité indispensable, un vaccin contre le virus de la consultation philosophique et du management personnel. À l’envers, mais un exceptionnel exercice de spiritualité moderne.

(1) Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Gallimard, 1995, Folio essais n° 280. (2) Pierre Hadot, Exercices spirituels de philosophie antique, Albin Michel, 2002. Christian Arnsperger, Ethique de l’existence post-capitaliste, Pour un militantisme existentiel, Les Éditions du Cerf, 2009. (3) André Comte-Sponville, Le bonheur désespérément, Éditions Pleins Feux, 2000. (4) Frédéric Schiffter, Philosophie sentimentale, Flammarion, 2010. (5) Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le livre poche, 987, p. 141.

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