L’esprit de l’Archiduc, l’art de vivre de Lew Tabackin


Oui, le piano de 1929 est toujours là, ce grand piano, comme on dit en anglais, derrière lequel officiait Stan Brenders en recevant ses amis, dont Nat King Cole qui enregistra l’une de ses compositions, I envy (nul doute que Stan lui aura cédé sa place), Miles Davis, Bill Evans, Jimmy Smith, et aussi Jacques Brel, Fernand Raynaud, Raymond Devos qui venaient y finir leur nuit après leurs prestations officielles. Et cette tradition ne semble pas éteinte, puisqu’en mars dernier, les Four Tops et les Temptations sont venus y festoyer et chanter  après leur prestation au Palais des Beaux-Arts. On peut y croiser Arno, mais c’est normal, il habite dans le quartier.

L’esprit du lieu, et du piano, ravivé et entretenu par Jean-Louis et Nathalie Hennart depuis 1985, n’est sans doute pas pour rien dans l’arrivée, de nombreuses années plus tard, du grand pianiste américain Mal Waldron, qui joua avec Mingus, Coltrane, Dolphy, et fut le dernier pianiste de Billie Holiday, mais surtout un musicien au langage très personnel. Installé à Bruxelles, il en fera son lieu de travail discret, jusqu’à ce que le secret soit éventé, et qu’il renonce, l’Archiduc est exigu, il n’est pas pour les grandes foules.

En poussant la lourde porte en fer forgé, incurvée comme l’est l’espace intérieur, enroulé autour de ses deux majestueuses colonnes, et après s’être plié à l’injonction du sésame « Use me » au-dessus de la sonnette, c’est la ville qu’on laisse derrière soi pour mieux entrer dans Bruxelles… un esprit, disais-je. Un esprit à l’œuvre dans  « Les agrandissements du ciel en bleu », le roman de Francis Dannemark : « Pénombre verte et dorée, quelle que soit la lumière extérieure. Le piano à queue est ouvert, il occupe toujours un tiers de l’espace disponible entre les tables. L’Archiduc, soudain, est un bateau. Comment n’y avoir jamais songé auparavant ? Douces formes rondes dans une lumière marine. » Dannemark y organisa des rencontres littéraires.

Il y a quelques semaines, pendant que les musiciens se mettaient en place pour un concert, une voiture s’est arrêtée devant l’établissement, une jeune femme aux bas orange et deux messieurs se sont approchés de la portière. La jeune femme poussait un déambulateur, une tribune, comme on dit chez nous. Pendant de longues secondes, rien ne se passa. Puis on extirpa de la voiture un monsieur très âgé et très fragile qui commença à se déplacer lentement en poussant le déambulateur. Où allait-il ? A l’Archiduc pardi ! Arrivé devant la marche de l’entrée déjà ouverte, on le souleva, et le groupe finit par atteindre les premiers fauteuils. Un jeune homme à la coupe rasta lui céda le sien. L’esprit du lieu. Dés les premières notes, le vieillard se fit léger, sa tête, ses mains, son corps se mirent à vibrer. Toujours prompt à rêver, je m’inventais une histoire : cet homme avait vibré ici même, dans le même fauteuil, il y a quelques décennies, sur la musique de Stan Brenders, ou de Nat King Cole…

Je m’y trouvais un jour pour écouter le merveilleux saxophoniste Lee Konitz. A la table voisine, quelqu’un sortit son harmonica : Toots était venu rendre visite à son ami, et tous deux se lancèrent dans un duo inoubliable, improvisé, of course : l’esprit…

Et aussi  Steve Lacy, Ernie Watts, Lol Coxhill, Dré Pallemaerts, Philippe Aerts, Bill Carrothers, Alfred Mouzon, Fred Van Hove, Han Bennink, chroniqué dans cette même rubrique, et bien d’autres. Puis dernièrement, Roscoe Mitchell, membre fondateur du prestigieux Art Ensemble of Chicago.

Et : le saxophoniste et flûtiste américain Lew Tabackin. Celui qui m’a donné envie d’écrire ces lignes. Lew Tabackin, habitué de l’endroit – il y est chez lui, il rend visite à des amis -, peu connu, par choix sûrement, il n’y a pas que la scène dans la vie, il n’y a pas que les tournées harassantes, la carrière, il y a la vie, et l’art de la vivre, et monsieur Tabackin semble s’y connaître, à voir la prestigieuse bouteille de vin que quelqu’un lui a offert ou vendu à l’occasion de son dernier concert. Après vérification, oui, Lew Tabackin pratique bien l’art de vivre, en compagnie de son épouse la pianiste et chef d’orchestre Toshiko Akiyoshi dans leur maison à Manhattan, il travaille son instrument au sous-sol, – constamment, dit son épouse (et à l’Archiduc, cela s’entend) – entouré, stimulé sans doute, par plus de 4000 bouteilles de vin, sa réserve de cigares rares se trouvant dans le salon, à l’étage…

Bon, tout ça n’a rien à voir avec le jazz. Ajoutons donc qu’accessoirement, M. Tabackin a joué dans l’orchestre de Cab Calloway, celui de Thad Jones et Mel Lewis, avec Tal Farlowe, Maynard Ferguson, Joe Henderson, Donald Byrd, Clark Terry, Elvin Jones, Billy Higgins, Charlie Haden et bien d’autres. En 1973, il créa avec son épouse le Toshiko Akiyoshi Jazz Orchestra.

Tabackin n’est pas un « géant du jazz », comme on dit, si cela veut dire quelque chose, car il n’a pas inventé un style, mais c’est un grand monsieur. Il joue avec une force et une densité que l’on entend rarement, oui, chez Rollins par exemple, pour citer l’un des derniers survivants de la grande époque, dont le style affleure, ça et là, dans son jeu. Si on veut se faire une idée d’une manière, d’un son, d’une puissance qui régnaient à l’ère florissante du jazz et que l’on n’entend plus guère, et bien il faut écouter Lew Tabackin. Ce qui ne signifie nullement qu’il joue une musique du passé. Flûtiste aussi : le plus puissant, le plus chantant, il nous emmène, on le suit, pas de risque de se perdre, Orphée plutôt que les sirènes.

Lew Tabackin a bien sûr réalisé de nombreux albums, dont un, Round about Five, a été enregistré à l’Archiduc, avec Felix Simtaine et Philippe Aerts (l’illustration). Je viens d’écouter Desert Lady, qu’il a réalisé en compagnie de Hank Jones, Dave Holland et Victor Lewis pour le label Concord, et juste avant Lew Tabackin Trio, Live in Paris. Superbes albums, superbe et souverain Tabackin : il aurait pu, tout comme Mal Waldron, dans le roman de Dannemark, jouer devant une douzaine de personnes attablées, qui parlent à voix basse ou lisent ou ne font rien. Sauf écouter. Voyager. L’Archiduc n’est-il pas un bateau ?

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