L’histoire vraie de Silvio B., Francesca P. et Nicole M.

Il se dit que lorsque Francesca B. prit connaissance de la composition des listes électorales pour les prochaines élections régionales, elle hurla son mécontentement d’une manière telle que l’immense colonne de Marc Aurèle, trônant à l’entrée de Palazzo Chigi, la somptueuse résidence professionnelle de Silvio B., tressaillit sur son socle de marbre blanc. Le petit personnel, dit-on, massé derrière une immense porte de chêne s’écria d’une voix médusée : Quel spectacle !

Tout commença il y a un peu moins de six ans. A cette époque, Francesca, vingt ans, la crinière souple et chatoyante, les yeux en amande, est victime d’une terrible injustice, de celles qui marquent un destin au fer blanc. Soubrette à succès sur Télé Capri, lauréate du prestigieux mais peu médiatique titre de Miss Passepartout, elle franchit un cap supplémentaire en se présentant au concours de Miss Grand Prix. A la surprise générale, le premier tour du scrutin la donne largement en tête, loin devant les favorites du sérail. Mais au deuxième tour, patatras ! La victoire lui échappe au profit d’une pimbêche sans envergure !

Pas question de se résigner, se dit alors Francesca. Elle contacte les télévisions locales, se démène pour faire entendre sa révolte. Son combat dure des mois, elle finit par prendre prend goût au débat, au sacrifice pour le triomphe des justes causes, bref, elle sent naître en elle une vocation : c’est décidé, elle se lance en politique. Comme toute jeune femme de bonne famille, elle s’en ouvre à ses parents, des gens simples mais honnêtes, qui lui parlent de Silvio B., un entrepreneur brillamment reconverti dans la cause publique. Francesca se renseigne, surfe sur Internet. Elle apprend que, tout comme elle, Silvio vit une des périodes les plus difficiles de son existence professionnelle. Lui aussi vient de perdre une élection alors qu’il avait les faveurs des pronostics. Lui aussi conteste, fait le tour des plateaux de télévision pour dénoncer les fieffés comploteurs bolchéviques. Ce qui devait arriver arriva : Francesca s’identifie au parcours de Silvio, elle est séduite, envoûtée par son charme, son dynamisme conquérant.

Et puis voilà que le temps se fait gentilhomme, le gouvernement présidé par Romano P., un économiste dénué de tout charisme, tombe sous les coups de boutoir de ses propres contradictions. On doit revoter. Francesca est motivée comme jamais, elle crée le comité Silvio tu nous manques, bat le rappel des troupes, fait du porte à porte pour convaincre l’électeur. La campagne électorale s’achève, les urnes livrent leur verdict. Pour Silvio, c’est le triomphe. Pour Francesca, la consécration suprême, inespérée, sous la forme d’une rencontre : On m’a beaucoup parlé de toi, lui dit Silvio, finalement je te vois et je ne suis pas déçu.

Depuis lors, dans la vie de Francesca, seules deux choses comptent : sa famille et son idole, son maître à penser. Régulièrement, ils se voient, Silvio l’appelle, lui prodigue des conseils, elle se rend chez lui pour des cours de politique, et il est si content de ses progrès qu’il lui promet une place éligible, la dernière disponible, aux prochaines élections régionales. Elle se présentera en Lombardie.

Mais le temps, que Francesca pensait gentilhomme, finit par se montrer malotru. En novembre 2009, une statuette lancée depuis la place du Dôme par un déséquilibré blesse Silvio dans sa chair. Et Francesca dans son cœur. Ce jour-là, le jour de l’agression, dans un vacarme assourdissant, le visage sanguinolent, Silvio est transporté d’urgence à la clinique Mont Tabor. Peut-être un signe prémonitoire, puisque selon les évangiles c’est sur le Mont Tabor que se produisit le miracle de la transfiguration de Jésus. Toujours est-il que Silvio est aussitôt pris en charge par une batterie de spécialistes, le personnel soignant lui se montre aux petits soins. Au bout d’un moment, Silvio reprend ses esprits, remarque parmi la nuée de tabliers blancs qui l’entourent un visage aux pommettes saillantes et bordé de longs cheveux couleur de jais. Ce doit être le paradis, se dit-il à lui-même. Il se renseigne. Elle se nomme Nicole M., vingt-cinq ans, elle est née à Rimini. Hygiéniste dentaire fraîchement diplômée, elle arrondi ses fins de mois en faisant la soubrette, comme Francesca, sur le plateau télévisé de Colorado Café. Bien vite, Silvio quitte la clinique, reprend ses activités. Mais au fil des visites de contrôle, le patient et la thérapeute se prennent de sympathie, se lient d’amitié. Et puis Silvio est un grand chef, il a de l’intuition. Vous aimez votre métier ? demande-t-il un jour à Nicole – Oui, j’aime mon métier, répond-elle, mais je ne me vois pas l’exercer le restant de mes jours, et puisque vous m’en parlez, je dois bien avouer que la politique n’est pas pour me déplaire. – Il se trouve justement que mes amis et moi sommes occupés à constituer les listes électorales pour les régionales de mars prochain, reprit Silvio, si cela vous tente, je peux vous offrir une place éligible, la dernière disponible, en Lombardie. – Ce serait merveilleux ! s’exclama la soubrette, mais je ne prive personne au moins ? – Je ne pourrais vous le dire, répondit Silvio, mais de toute manière ça n’a pas vraiment d’importance, la politique c’est du spectacle, et avec le spectacle c’est un peu comme avec la surface de l’eau, l’image chasse indéfiniment l’image.

#Berlusconi

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