L’homme, pour le meilleur et pour le lire

Le dernier roman de Régis Jauffret, Sévère, paru aux éditions du Seuil, rappelle que, finalement, la fiction ne fait rien d’autre que de traiter du réel, le plus souvent sous ses aspects les plus inhumains, voire les plus… irréels. Ici, Jauffret revient sur l’affaire Stern, ce banquier adepte des relations SM, assassiné par sa maîtresse, Cécile Brossard, en 2005. Mais ce n’est qu’un prétexte pour écrire un roman sur le désir et ses dérives…

Le fait divers est-il la clé de notre humanité ? Et peut-on de la sorte prendre un fait « réel » pour en faire une « fiction » ? Justine Lévy a nourri toute son œuvre de sa vie familiale mouvementée ; Nicole Malinconi a expérimenté la difficulté qu’il y avait à construire un roman autour de Michelle Martin, la femme de Dutroux ; dans L’enfant d’octobre, Philippe Besson traitait de manière assez littérale de l’affaire Grégory ; et dans cette liste incomplète, il ne faudrait pas oublier L’adversaire d’Emmanuel Carrère, qui romançait l’affaire Romand (tout un roman, c’est le cas de le dire), ou encore les déboires rencontrés par le cinéaste belge Joachim Lafosse pour mettre en scène le quintuple assassinat d’enfant commis par leur mère, Geneviève Lhermitte. Chacune de ces « fictions » – et celle de Jauffret n’échappe pas à la règle – suscite le débat, voire le scandale ; leur auteur aurait-il dépassé les « bornes » d’une éthique qui devrait s’interdire d’aller trop près du réel ?

Poser la question, ai-je l’innocence de croire, c’est y répondre. Lorsqu’il écrit le Décaméron, Boccace – qui, à mon avis, invente le roman moderne – est déjà très clair : toute histoire trouve sa source dans le réel. Essayez d’inventer quelque chose qui, d’une manière ou d’une autre, ne s’y rattache pas… Romain Gary précisera : un romancier n’est jamais quelqu’un de tout à fait moral, puisqu’il utilise la réalité dans ses aspects les plus sombres pour construire quelque chose de beau, d’artistique. Le « mentir-vrai » que célébrait Aragon est aussi la plus extraordinaire machine à transformer la laideur en beauté, l’horreur en émotion artistique. Cela peut sembler une injure à ceux qui ont souffert de ce réel.

Mais qu’est-ce qui fonde cet interdit ? Le fait que les événements sont récents, que certains de leurs protagonistes sont encore vivants ? Ce serait interdire tous les livres, films et autres sur la Shoah ou le génocide rwandais. Les bienveillantes de Jonathan Littell aurait-il été moins bien jugé si son personnage, Maximilien Aue, avait bel et bien existé ? Mais Aue a existé, sous d’autres noms, et Lhermitte, Martin ou Brossard sont les déclinaisons singulières d’une humanité que nous partageons avec eux, pour le meilleur et pour le pire.

Ce qui trouble, sans doute, c’est l’identification (apparente) de l’écrivain avec l’être réel coupable de crimes. C’est oublier que cette identification pourrait être nôtre. Et que, comme le rappelle justement Jauffret, « personne n’est jamais mort dans un roman ».