La critique est difficile


Jusqu’à ma mort, je pense, j’en voudrais à ce professeur de néerlandais qui, alors qu’il était titulaire de la classe de 5e, m’avait dit à Noël que, quoi que je fasse, je doublerais mon année. Il était de ceux qui pensaient que je ne finirais jamais mes études secondaires. C’était compter sans mon père, qui avait sur cette question une tout autre opinion. J’ai donc présenté le jury central et l’ai réussi un an plus tard. De retour au collège pour annoncer cette petite victoire, le sinistre individu a eu le culot de me dire : « Tu vois, c’est grâce à moi. » Ma rancune éternelle lui est acquise (j’espère qu’il se reconnaîtra) non seulement pour m’avoir condamné à tort, mais surtout, surtout, pour s’être paré des vertus que le seul entêtement paternel offrait à son vice. Et un des rares regrets que je nourris est de n’avoir pas eu le courage de lui flanquer ma main dans la figure.

Ce préambule pour dire que Josyane Savigneau doit ressentir, j’imagine, la même chose envers l’individu qui est venu lui dire, un matin : « La calomnie s’est imposée, il faut tourner la page. Tu ne diriges plus le service des livres. » Celui-là, mais pas Jean-Edern Hallier, qui fut pourtant celui par qui la calomnie débuta. Car Savigneau sait reconnaître le talent, même lorsqu’il se fourvoie dans la boue, comme ce fut le cas de Hallier. Précisons, pour ceux qui l’ignoreraient : « le » service n’est nul autre que celui du Monde. Et Josyane Savigneau, celle qui, pendant des années, l’a dirigé.

Je ne l’avais jamais rencontrée jusqu’à ce jour de mars 2009 où, comme moi, elle attendait le chaland derrière la table de la Foire du Livre de Bruxelles. Mais je la connaissais et, comme tout auteur méconnu et publiant ses premiers livres à Paris, elle me faisait peur. Peur, parce que l’accès aux pages des Livres du Monde est le sésame sans lequel les autres journaux parlent rarement de votre livre. Peur, parce que, d’une certaine manière, ce supplément est un peu la Pléiade de la presse littéraire. D’une certaine manière : fantasmatique, sûrement, mais Dieu que le fantasme est roi dans les allées de la littérature ! Peur enfin, parce qu’elle, Josyane Savigneau, était supposée, à en croire mes attachées de presse, régner sur ce temple avec les aveuglements et les préjugés d’une Parisienne quintessence de la Parisienne. Sous-entendez : ne parlant que de ses amis, des amis de ses amis, et ignorant avec superbe les autres. Les autres : moi.

Très vite, j’ai dû nuancer le jugement ; mon premier livre chez Fayard, Oubliez Adam Weinberger, avait eu droit à un petit papier. Il y avait sans doute eu une coupure par manque de place, car un passage était difficilement compréhensible, mais c’était un papier dans Le Monde. Et Retour à Montechiarro avait eu un papier plus conséquent, de Philippe-Jean Catinchi. Puis, plus rien. Des promesses. Catinchi écrivait les articles, lesquels ne passaient pas. La faute à… évidemment ! D’autant que mon éditeur, Claude Durand, avait, entre-temps, publié La face cachée du Monde, où un chapitre venait ajouter sa couche à cette calomnie qui, quelques années plus tard, finirait par s’imposer.

Rien de tout cela, sans doute. Ou peut-être, mais quelle importance, au bout du compte. Sur les milliers de livres qui paraissent, comment prétendre être juste ? Le pouvoir que Josyane Savigneau a exercé, comme la plupart de ces pouvoirs qu’une clique finit par rejeter quand elle n’en tire plus ses médiocres profits, n’est que le fruit pourri des démissions qui le nourrissent. Des lâchetés qui cherchent des excuses, des médiocrités qui guettent un alibi.

Enfin, voilà… Josyane Savigneau a dirigé Les Livres du Monde et en a fait le meilleur supplément littéraire de la presse (et de la littérature, par conséquent) française. Un pouvoir énorme, sans doute, mais tout aussi bien minuscule, car la critique est avant tout au service de la littérature, qui devrait pouvoir se passer de la critique pour exister – bien qu’elle le fasse de moins en moins. Et qu’après des années, elle s’est fait jeter de manière peu élégante, sous prétexte que la calomnie avait fini par créer une sorte de vérité. Peut-on concevoir plus mauvaise et plus indigne définition de la fiction ? Car la calomnie est à la fiction ce que Vergès est à la justice : elle en a, au premier contact, le goût, l’aspect, et la saveur ; mais elle vous laisse en bouche un goût amer qui vous en dégoûte. Comme l’écrit Savigneau, ou la calomnie est fondée, et cesse d’être dès lors une calomnie – on peut alors envisager un procès sous quelque forme que ce soit, avec une défense digne de ce nom –, soit elle n’est que calomnie, et la direction d’un journal, surtout aussi prestigieux que celui-là, ne peut la laisser lui dicter sa loi.

Comme écrivain, Savigneau n’avait jusqu’alors écrit que des biographies, et notamment un superbe ouvrage consacré à Marguerite Yourcenar. Cette éviction brutale l’a conduite à prendre sa plume. On aurait pu redouter un règlement de compte en règle, un déballage des travers germanopratins, que l’on sait aussi nombreux qu’inintéressants. Mais rien de tout cela, ou à peine, juste ce qu’il faut pour camper le décor.

On est tout de suite happé par l’élégance de l’écriture. Ce n’est pas un roman, et l’auteur a l’occasion de le répéter l’une ou l’autre fois (mais cela peut se lire comme un roman) ; mais une promenade subtile et sensible dans la littérature – française, mais pas seulement – de la seconde moitié du XXe siècle. Comme un Sainte-Beuve réconcilié avec Proust, Savigneau mêle les portraits et les lectures, présente le moi social et le moi profond des auteurs qu’elle a eu la chance de rencontrer : Yourcenar, Roth, Highsmith, Modiano, Houellebecq et tant d’autres. Pas seulement des écrivains : Juliette Greco et Edwige Feuillière occupent une belle place dans cette cour intime où la séduction n’est qu’un des chemins de l’intelligence. Et puis, bien sûr, Philippe Sollers, que Savigneau a fait venir comme chroniqueur régulier, mission qu’il a accomplie avec son intelligence et son talent exceptionnels, qui font grincer tant de dents. Toujours des choix assumés et justifiés.

J’ignore si Josyane Savigneau devra affronter un jour cette scène où le cuistre qui lui a signifié son limogeage lui dira : « Tu vois, c’est grâce à moi que tu as écrit un aussi bon livre!» Comme moi, elle aura sûrement envie de lui mettre son poing dans la figure. À lire son récit, je crois qu’elle sera capable de le faire, contrairement à moi, et je lui envie cette franchise. Mais on peut penser aussi que, travaillant au Monde, cet homme aura l’intelligence de se taire. Car ce livre ne lui doit rien, et tout au talent de son auteur. Tôt ou tard, on peut le parier, elle l’aurait écrit. Et on ne peut que regretter qu’elle n’ait pu, poursuivant sa tâche à la tête du Monde des livres, ajouter quelques chapitres. Quoi qu’il en soit, une idée reçue tombe en savourant un tel ouvrage : la critique est difficile, et seul l’art rend heureux.

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