La démocratie pervertie

Chacun reconnaît que le mode de désignation des mandataires politiques est une des variables essentielles pour qualifier une forme de gouvernement. Le fait que les citoyens élisent librement, périodiquement, par un scrutin électoral régulièrement organisé, les gouvernants auxquels ils délèguent la gestion de la Cité nous paraît la base même d’un régime équitable. Mais l’exemple italien démontre que si cette variable est nécessaire pour parler de démocratie, elle n’est pas, ou elle n’est plus, suffisante. Elle détermine en effet qui gouverne, qui détient le pouvoir selon des modalités et des formes prévues par la Loi, mais elle ne peut répondre à la question essentielle pour appréhender au mieux la nature d’un régime : Comment et dans quel but est exercé le pouvoir ?

Prenons le dernier scandale en date de la berlusconie, le Rubygate, du nom de cette mineure d’origine marocaine pour laquelle Silvio Berlusconi est intervenu personnellement auprès des forces de l’ordre et du parquet. Les faits : Nous sommes le 27 mai 2010, peu après 23h00, au parquet de Milan. Les agents des forces de l’ordre tentent d’identifier une jeune marocaine de dix-sept ans, dénommée Ruby. La jeune femme vient d’être arrêtée suite à l’accusation, portée par une proche, d’avoir dérobé la somme de 3000 euros. Face aux agents, elle cherche à se défendre, assure qu’elle n’a rien volé, non, elle n’a rien volé, la liasse de billets lui appartient, à elle et à personne d’autre. Quand les agents lui demandent pourquoi elle est seule, à cette heure tardive, dans les rues de la capitale lombarde, elle répond : Je suis partie de Messine, en Sicile, où vivent mes parents, après m’être disputée avec eux. Au bout d’un moment, les enquêteurs parviennent à l’identifier, à mettre à jour son parcours chaotique, et découvrent qu’elle a fui un centre de placement pour mineurs. Ils apprennent aussi que sa première fugue date de quatre ans plus tôt, alors qu’elle n’avait pas encore quatorze ans, et que, depuis lors, elle passe d’institution en institution, fréquente les boîtes de nuit, loue ses charmes à des hommes et des femmes plus âgés et plus fortunés.

Survient un alors premier coup de théâtre : Pendant que les agents interrogent Ruby, le téléphone sonne dans le bureau du magistrat de garde. A l’autre bout du fil, un homme se présente comme étant le responsable de la sécurité du premier ministre Silvio Berlusconi. Il dit : Nous savons que se trouve chez vous une jeune dame qui vient d’être arrêtée, c’est une personne que nous connaissons et nous voudrions obtenir des informations complémentaires sur ce qui s’est passé. Une poignée de seconde s’écoule, puis : Mais je vous passe Monsieur le Premier ministre, il souhaite vous parler. Précisons d’emblée que le compte-rendu de la conversation entre M. Berlusconi et le fonctionnaire en question figure aux actes de l’enquête. Monsieur Berlusconi lui-même, ainsi que les autres agents présents dans les bureaux ce soir-là, en ont confirmé la teneur. Voici, textuellement, ce qui est a été dit : Je voulais vous confirmer que je connais personnellement cette jeune personne, entame le chef du gouvernement, et surtout vous signaler qu’elle est la nièce de M. Moubarak, le président égyptien ; il serait donc opportun qu’elle ne soit pas transférée dans une structure d’accueil, mais confiée à une personne de confiance, en l’occurrence Mme Nicole Minetti[1], conseillère régionale, qui arrivera sous peu dans vos locaux pour la prendre en charge.

Il s’avérera toutefois que la conseillère régionale Nicole Minetti, ex hygiéniste dentaire du premier ministre et Show girl à succès sur une chaîne de télévision privée, n’honorera pas ses engagements. Car, très vite, Ruby va de nouveau se retrouver dans les filets de la justice. Arrêtée quelques jours plus tard, suite à un contrôle d’identité, elle expliquera cette fois aux forces de l’ordre qu’il faut la libérer sur le champ, s’occuper d’elle est peine perdue car elle dispose de protections en très hauts lieux. Et, ce soir-là, comme par enchantement, le téléphone sonne une nouvelle fois dans les bureaux du parquet. A l’autre bout du fil, cette fois, un agent de célébrités, très connu dans le monde du spectacle, un certain Lele Mora, proche des milieux berlusconiens. Lui aussi se déclare prêt à prendre aussitôt en charge la jeune femme. Quelqu’un va venir la chercher, précise-t-il. Mais, coup de théâtre, entretemps la jolie Ruby a pris la poudre d’escampette, elle est parvenue à tromper la vigilance des agents… pour réapparaître quatre jours plus tard en compagnie de l’avocat de Lele Mora ! Mais cette fois, la requête de prise en charge est rejetée. La jeune femme doit être placée, décrète le magistrat responsable. Fragile, immature, Ruby craque, et, au bout du compte, commence à parler de parties fines à la résidence du premier ministre, de rencontres érotiques avec des politiciens, avec M. Mora, avec Emilio Fede, le directeur du principal journal télévisé berlusconien.

Depuis lors, le scandale s’est propagé comme une traînée de poudre et une procédure judiciaire vient d’être ouverte. Elle comprend deux volets : l’incitation à la prostitution dans l’entourage du premier ministre (à l’encontre de MM. Mora et Fede) et l’abus de pouvoir. Passons sur le premier aspect de la procédure, l’incitation à la prostitution. MM Fede et Mora ont avoué avoir rencontré la jeune femme chez M. Berlusconi, tout en niant le volet « prostitution » du dossier. Toutefois, d’après les premiers éléments de l’enquête, la jeune femme fournit un nombre importants de détails attestant, à tout le moins, de sa participation à des soirées chez le premier ministre. Des photos, des relevés téléphoniques, des témoignages dans l’entourage même du chef du gouvernement vont dans le même sens. Qu’en déduire ? Nous avons déjà soulevé, lors des précédents scandales de mœurs impliquant M. Berlusconi, l’inadéquation politique et morale du premier ministre à la fonction qui est la sienne ; en agissant de la sorte, il se place à la merci d’un chantage orchestré par n’importe quel proxénète de bas étage et fragilise l’institution qu’il représente. Passons aussi sur le fait que pour sortir sa protégée des filets de la justice, le chef du gouvernement n’a pas hésité à mentir sur l’identité de la jeune femme, ni même à livrer en pâture le nom du président égyptien, en affirmant que la jeune marocaine (sic) était la nièce d’Hosni Moubarak.

Nous l’avons dit et redit : Tout ça est triste, pathétique, digne d’un mauvais Caligula de fancy-fair. Mais le danger, pour paraphraser Platon, est que lorsqu’une Cité démocratique, altérée par le non-respect de ses règles fondatrices, trouve dans ses chefs de mauvais échansons, elle s’enivre de ce vin pur au-delà de toute décence. Et se met au diapason. Or, jour après jour, mois après mois, année après année, M. Berlusconi ne fait rien d’autre que de saper le socle des institutions démocratiques. Non pas en les contestant (sauf pour la magistrature), en les violant, mais en les vidant de leur substance. Avec ce nouveau scandale, comme avec les précédents, il prouve une fois encore qu’à ses yeux, la satisfaction du désir personnel, de l’intérêt particulier est le moteur essentiel de toute action, privée et publique. Autrement dit : L’Etat ne repose plus sur l’harmonie entre les différents pouvoirs, sur le socle imprescriptible de la Loi, mais sur la volonté de satisfaire les désirs. L’équilibre entre les pouvoir, le respect des procédures, la Loi comme référence de la collectivité ne sont plus les valeurs auxquelles se référer. Cette manière d’être est dramatique car elle ne peut que déboucher sur un relativisme absolu, et donc sur un Etat non-politique. Or là où ne règne plus la Loi, règne la corruption. Le chaos.

Aujourd’hui, l’Italie n’est plus une démocratie car ses dirigeants ne servent pas les intérêts de leurs administrés. Pour reprendre la terminologie aristotélicienne, c’est une démocratie pervertie, où la finalité de l’exercice du pouvoir est la satisfaction de l’intérêt immédiat, et où –  cause ou conséquence ? – un régime perverti bénéficie du crédit sans borne d’une très large partie de ses administrés.

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