La montagne et le sacré


Ils le ramassèrent épuisé au bord du campement. Depuis plusieurs jours, ils désespéraient de le voir revenir. Ils s’apprêtaient à démonter les tentes, inutile de le chercher là où lui seul osait aller. Ainsi commence le dernier ouvrage d’Erri De Luca, qui vient d’être publié par Gallimard dans sa traduction française. Par la disparition d’un alpiniste courageux, devenu vagabond. Une disparition qui avait plongé son peuple dans le désespoir. Lorsque son frère le retrouve inanimé au bord du campement, nous dit De Luca, l’errance a fait de lui un noyau sec. Il n’est presque plus un homme. Pour son peuple, il était un guide. Puis, un beau jour, victime d’une sorte d’attraction céleste, il s’est éloigné à petit pas, comme emporté par une nuée de vapeur. De Luca nous conte ensuite l’histoire de cet homme dont on ignore le nom, son ascension vers les sommets, vers là où se trouve l’origine du vent. Jusqu’à l’apparition de la voix. Une voix qui l’appelle, forte et majestueuse : Je suis Adonài, ton Elohim, lui dit-elle. Dans cet ouvrage, Erri De Luca revisite un nouvel épisode de l’Ancien Testament. Ce n’est pas la première fois. Avec Et il dit, il nous offre une réécriture personnelle du Décalogue, les dix Paroles reçues par Moïse au pied du Mont Sinaï. Cette relecture, le grand auteur napolitain l’articule sur sa connaissance pointue de l’hébreu ancien, qu’il met au service d’une interprétation originale de chacun des préceptes. Ainsi : Tu ne soulèveras pas le nom de Yod ton Elohim pour l’imposture. Rien à voir avec la version où on lit : tu ne nommeras pas en vain. Qui peut décider quand ce nom est vain sur des lèvres ? Lashàue, pour l’imposture, dit l’hébreu, rien à voir avec en vain. Une fois encore, pour transcender son texte, Erri De Luca se sert de l’aura divin de la montagne. Il fait de Moïse un alpiniste. Un homme de peu de mots, qui a appris le bien et le mal en se servant tout seul, à l’image du braconnier mis en scène dans Le poids du papillon, son précédent et sublime ouvrage. Moïse est un solitaire, nous dit-il, non pas un être ayant une vocation à l’isolement mais un solitaire isolé au milieu de la communauté, qui fixe des cartes dans le ciel, qui va là où ne court aucune frontière. Comme à chaque fois, la langue poétique de De Luca est un enchantement, même si ce texte, plus dense de par son travail pointilleux sur l’hébreu, n’a pas la fluidité de ses précédentes créations. Il en ressort toutefois un récit puissant, à la portée universelle, dont la lecture ne peut être que fortement recommandée.

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