La peur des théocraties



Le combat pour ou contre l’accueil des réfugiés oppose en apparence des visions divergentes de la justice et des valeurs sur lesquelles se construit une démocratie. Mais il faut aussi entendre une peur profonde dont les expressions, pour être souvent passionnées voire intransigeantes, excessives et parfois racistes, n’en traduisent pas moins une réalité.


À la chute de l’empire romain, au Ve siècle, les structures socio-économiques qui tenaient ensemble un monde déjà globalisé se sont effondrées pour la plupart. Face au fractionnement politique, deux liens ont subsisté : une langue commune pour les élites ; l’Église – même si l’idée d’une Europe chrétienne de toute éternité est une idiotie historique, l’ensemble du continent n’étant devenu chrétien qu’autour de la fin du premier millénaire de notre ère, à coup de conversions forcées de populations qui ont mis encore des siècles à accepter cette religion monothéiste si exigeante moralement.

La chute de l’empire a marqué la dissociation entre le séculier et le religieux. S’en est suivie une coopération conflictuelle entre ces deux pouvoirs, lesquels se sont mutuellement instrumentalisés. Au onzième siècle, la Querelle des Investitures entre l’empereur et le pape illustre bien cette lutte entre le pouvoir séculier et le pouvoir spirituel. Bien entendu, tout cela dépasse de loin les simples ouailles, qui se soucient peu de savoir si leur évêque a été nommé par le pape ou par l’empereur ; dans un cas comme dans l’autre, les prêtres sont là pour intimer au peuple un ordre d’obéissance et de soumission, toute transgression à l’égard de maîtres désignés, d’une manière ou d’une autre, par Dieu en personne, ne pouvant que les condamner à l’enfer et aux souffrances éternelles. Dans cette logique, la raison humaine est dévalorisée, puisque l’homme et la femme (et surtout la femme, dans le discours dominant), depuis Adam et Ève, sont soumis à leurs pulsions et à leurs passions. Et comme l’a très bien analysé George Steiner, la religion, laquelle est bien plus imposée que révélée, exige une attitude morale impossible à atteindre pour le commun des mortels. Toute révolte et même toute contestation sont interdites, punissables de mort et de damnation. Ce qui n’a pas empêché, au sein du christianisme, la prolifération de révoltes et d’hérésies, qui ont souvent représenté des mouvements sociaux majeurs et qui ont fait évoluer, dans un sens ou l’autre, des questions morales portant sur des sujets comme le mariage ou la sexualité.


Naissance de l’antijudaïsme

Steiner, dans la foulée de Freud, lie à cette situation la naissance de l’antijudaïsme, qui se transformera en antisémitisme politique au dix-neuvième siècle. Ne pouvant se rebeller contre ce monothéisme écrasant qui fait du prince un représentant de Dieu sur terre, le peuple va reporter sa haine contre un autre peuple monothéiste, présenté dans la Bible comme déicide : les Juifs. Cela tombe bien : ils refusent de se convertir et les puissants, qui trouvent chez eux des financiers généreux, n’hésitent pas à attiser la haine contre leurs prêteurs lorsque le montant de leurs dettes devient difficile à rembourser. Et si les Juifs font commerce d’argent (du moins une toute partie d’entre eux, la plupart vivant chichement de professions artisanales), c’est parce que la possession de terres leur est interdite, tout comme l’usure l’est pour les chrétiens. Les chrétiens ont besoin d’argent, les Juifs ont besoin de vivre : tout le monde semble y trouver son compte, plus ou moins. L’époque est violente et les temps sont très durs.

Cette haine du Juif serait donc intimement liée à la détestation d’un monothéisme trop contraignant – même si la chrétienté d’abord et le catholicisme ensuite, après la Réforme, sauront concilier des reliquats de polythéisme à travers le culte des saints et certaines fêtes qui « recyclent » des dieux et leurs célébrations païennes.

À partir de la Renaissance, toutefois, l’humain va retrouver sa place centrale et, petit à petit, le poids de la religion dans la vie publique va se réduire. Très, très lentement… les États modernes vont se constituer au gré de révolutions ou de réformes, la Constitution va instituer la séparation de l’Église et de l’État, lequel deviendra agnostique et garantira la liberté de culte et la tolérance. Mais cette séparation n’est pas encore totalement acquise ; il suffit de se rappeler l’incident qui conduisit, en avril 1990, Wilfried Martens à inventer une pirouette surréaliste pour permettre au roi Baudouin de ne pas voter la loi sur l’avortement, que sa conscience chrétienne ne pouvait accepter. Plus proches, les manifestations des ultraconservateurs chrétiens français contre le mariage pour tous. Mais globalement, on peut considérer que l’influence directe de la religion et des institutions chrétiennes dans la gouvernance européenne est faible, à défaut d’être nulle, en tout cas depuis les années 1960-1970. Et même si une majorité se dit encore chrétienne, elle se réjouit de cette mise à distance de l’Église dans la conduite des affaires politiques, culturelles et sociales.


Démocratie et religion

La démocratie repose, entre autres, sur une séparation nette entre les deux sphères. Si la liberté de culte est garantie par la constitution, si ces cultes sont parfois financés par l’État – c’est le cas en Belgique –, seule une minorité d’ultra-conservateurs accepterait aujourd’hui que des autorités religieuses donnent des consignes de vote dans un débat parlementaire, ou interviennent auprès d’un.e ministre pour s’opposer à une loi.

Cela ne signifie pas, évidemment, que les élu.e.s puissent toujours mettre de côté leurs convictions, lesquelles constituent également, dans certains cas, une clé de voûte de l’orientation politique de leur parti. C’est vrai pour les religions comme pour d’autres choix philosophiques et moraux, ainsi que l’illustre la récente lettre envoyée par la loge du Droit Humain aux député.e.s maçon.s, afin de les inviter à s’opposer au vote de la loi sur les perquisitions.

En Belgique, la laïcité de l’État n’est pas perçue de la même manière qu’en France, comme le rappellent justement les auteurs d’une carte blanche récemment publiée dans le Soir et selon laquelle « évoquer “la communauté musulmane” est une entorse à la laïcité. » En effet, en France, on considère que « le religieux n’a pas à se mêler de politique » – ce qui n’empêche pas que les relations entre Église et État soient exceptionnellement conflictuelles –, quand en Belgique, à l’inverse, on demande au « politique de ne pas se mêler du religieux », tout en finançant le culte.


Les extrémismes religieux toujours bien vivants

En Israël, le poids des ultra-orthodoxes, qui représentent 10 % de la population, est très important, même si certains adeptes de cette vision du judaïsme ont été et restent antisionistes. C’est que l’extrémisme religieux s’accommode de toutes les contradictions quand il s’agit de combattre le pouvoir politique non religieux.

Chez nous, les ultraconservateurs chrétiens ne représentent sans doute même pas 10 % de la population chrétienne, voire infiniment moins (on compterait 10.000 partisans de Mgr Lefebvre, lequel ne représente cependant plus la pointe de ce radicalisme chrétien), et les derniers chiffres montrent un recul constant de Belges se déclarant croyants. Surtout, après des millénaires de théocraties diverses, on commence à espérer qu’une société juste et efficace puisse fonctionner sans intervention religieuse, ce qui ne signifie évidemment pas que la spiritualité est inutile et qu’elle ne joue pas son rôle dans la construction des consciences. Mais on peut dire, au risque de choquer, que la religion, désormais, appartient à la sphère non-étatique, comme la sexualité, et que, comme pour celle-ci, il importe de tolérer toutes les pratiques qui ne portent pas atteinte à l’intégrité et à la liberté des autres. En religion, cela signifie surtout : ne pas prétendre que les lois humaines doivent correspondre à une supposée loi divine, ne pas affirmer que celles et ceux qui ne partageraient pas une foi sont des citoyens de deuxième ordre, voire n’ont pas le droit de vivre.

Bien entendu, de ce point de vue, certaines manifestations de l’Islam apparaissent certainement comme très effrayantes. On ne peut pas simplement mettre sur le dos du racisme et de la xénophobie la peur que, légitimement, génèrent ces manifestations.


La peur de l’Islam

Comme j’ai déjà essayé de le développer dans deux chroniques précédentes, les textes sacrés de l’Islam n’incitent pas plus à la violence et à la guerre que ceux des deux autres religions monothéistes pratiquées en Europe.

Ce qui effraie, c’est cet Islam radical propagé principalement par les salafistes. Il est à juste titre effrayant, surtout pour celles et ceux qui, comme nous, avons connu au gré des siècles cette lente évolution vers la démocratie et les libertés fondamentales. À juste titre, nous ne voulons pas revenir dans une théocratie où un dieu invisible et muet serait instrumentalisé par une clique de tyrans afin d’assouvir leur soif de domination. On peut affirmer sans rougir que nous n’avons pas réussi à nous débarrasser des Savonarole et autres illuminés pour tomber sous le joug d’autres fanatiques. Le monde que décrit La servante écarlate – une Amérique tombée dans une dictature puritaine et fasciste – est un horizon plausible mais redoutable, auquel il convient que toutes les forces vives de notre société résistent.

Donc oui, le salafisme est un danger qu’il faut combattre. Mais quelle est la réalité de ce danger ? Quelle est son ampleur ? Les plus virulents islamophobes, qui confondent les extrémistes avec les simples fidèles, ne pourront que s’incliner devant la source à laquelle je vais me référer pour la suite : la Sûreté de l’État. Ce n’est certainement pas cet organisme que l’on pourrait accuser de vouloir « ouvrir les frontières » pour laisser déferler sur nos terres des « hordes de sauvages », cette « racaille » dont le seul rêve serait de nous exterminer et de violer nos femmes, afin d’imposer le califat. La SE n’organise pas l’hébergement des réfugiés au parc Maximilien. Elle ne milite pas pour qu’on accueille plus de migrants.

Elle vient de publier une brochure extrêmement claire et didactique sur « Le salafisme en Belgique : mécanismes et réalité. » On y lit que si le salafisme représente bel et bien un danger, il reste aujourd’hui le fait d’une infime minorité d’individus sur notre territoire. Le mouvement, par ailleurs, est loin d’être homogène et les priorités et les objectifs des différentes mouvances sont parfois antagonistes – notamment sur les lieux où il convient de mener le djihad.

Comment mesurer cette présence en Belgique ? Les mosquées financées par des ONG salafistes pourraient être une piste, mais, pointe le rapport, elle n’est pas suffisante : « On pourrait ainsi imaginer une mosquée dont le financement proviendrait d’ONG salafistes, mais dont la direction et l’imam y prêcheraient un islam moderne. Cette même mosquée pourrait être régulièrement visitée par un petit groupe de salafistes qui tenterait d’y faire du prosélytisme religieux. Force est donc de constater que la réalité du salafisme dans une mosquée est bien plus complexe qu’il n’y paraît, même s’il existe de rares mosquées où les responsables, les visiteurs, les professeurs, l’imam, et le financement sont liés au salafisme. » Les salafistes ne représentent pas davantage un groupe homogène en terme ethnique, social ou culturel.

Pour la SE, les salafistes sont encore ultraminoritaires mais leur nombre pourrait croître. Les dangers qu’ils représentent suffisent à mobiliser les forces de la société contre cette expansion, d’autant que le plus grand danger ne réside peut-être pas là où on le croit : « Enfin, étant donné que les salafistes prétendent parler au nom de tous les musulmans, ils favorisent les amalgames, sources de vives réactions de groupes d’extrême droite envers la population musulmane dans son ensemble. Avec pour corollaire la polarisation de la société et la menace du vivre-ensemble. Notons du reste que les premières victimes des salafistes sont souvent les autres musulmans. »


Comment lutter ?

Il faut donc lutter contre cette menace non seulement pour notre sécurité, mais aussi pour celle des musulmans qui vivent en paix chez nous, ou qui y demandent l’asile pour les raisons que nous avons longuement évoquées dans les dernières chroniques. Car ces immigrés sont indispensables pour le fonctionnement de notre pays ; contrairement à ce que l’on veut faire croire, leur coût est inférieur au bénéfice qu’ils apportent au PIB.

La première chose qu’il conviendrait de faire, c’est modifier l’article 21 de la Constitution belge qui interdit à l’État d’intervenir dans la nomination et l’installation des ministres des cultes, ou d’interférer dans leurs communications avec leurs supérieurs. Du moins faudrait-il encourager l’auto-organisation d’un Islam autonome, affranchi de ces tutelles. Il conviendrait aussi de mettre en place des facultés de théologie où seraient formé.e.s les professeur.e.s chargé.e.s de donner le cours de religion musulmane dans les écoles primaires et secondaires.

Il faut ensuite (mais je me répète) favoriser l’intégration économique et culturelle de toutes les personnes qui s’installent sur notre territoire. Comme le disait justement Louis Michel, elles représentent un gain pour nos pays, à condition qu’elles en respectent les lois. Pour respecter les lois, il faut en avoir les moyens ; cela commence par le simple fait d’être soi-même respecté.e et de disposer des mêmes chances et des mêmes droits que n’importe quel.le citoyen.n.e. Il est vrai que le christianisme et une partie du judaïsme ont historiquement vécu une confrontation à la philosophie des Lumières. Même si de nombreuses voix d’intellectuel.le.s et d’artistes musulmans appellent à cette modernisation de l’Islam, cette religion n’a pas encore traversé ce cap, même dans ses branches les plus modérées. Cette évolution, qui nous semble indispensable et qui l’est pour envisager une cohabitation totalement sereine en Occident, doit être menée au sein de l’Islam et ne peut être imposée ou conduite de l’extérieur. Nous pouvons néanmoins prendre des mesures pour favoriser cette évolution, en commençant par prendre nos distances avec les dirigeants saoudiens et autres dictateurs théocrates.

Si le religieux a régressé dans nos pays, depuis le Moyen Âge, c’est grâce aux progrès culturels, mais surtout grâce aux progrès économiques. Le rapport de la SE le pointe également : la pauvreté est le lit dont profite de manière éhontée le salafisme pour s’étendre. Réduire cette pauvreté, offrir à chacun.e les conditions d’une existence sereine et digne, ce sont les meilleurs moyens, voire les seuls efficaces, pour lutter contre l’intégrisme religieux. Contre tous les intégrismes, d’ailleurs…


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