La politique, entre cahots et chaos


Dans Les ingénieurs du chaos (éd. Lattès), Giulano Da Empoli décortique la manière dont des ingénieurs ont pris le contrôle d’Internet et des réseaux sociaux pour en faire des outils ultra-performants au service de partis populistes et d’opportunistes politiques prêts à tout pour vendre leur soupe…


Da Empoli commence par le rappel de la folie du carnaval romain, durant lequel le monde se retrouve littéralement sens dessus dessous, cul par-dessus tête, carnaval et processus de renversement qui se trouvent au cœur du phénomène populiste, même si les « spin doctors », les scientifiques et les experts qui mènent la dansent ont ajouté à cette « fête » exubérante une face sombre et fort peu festive.


Carnaval, parce que « la montée des populismes a pris la forme d’une danse effrénée qui renverse toutes les règles établies et les transforme en leur contraire. Les défauts des leaders populistes se transforment, aux yeux de leurs électeurs, en qualités. Leur inexpérience est la preuve qu’ils n’appartiennent pas au cercle corrompu des élites et leur incompétence est le gage de leur authenticité. Les tensions qu’ils produisent au niveau international sont l’illustration de leur indépendance, et les fake news, qui jalonnent leur propagande, la marque de leur liberté d’esprit. » Mais ce que ces « ingénieurs du chaos » ont injecté dans la liesse libératoire populaire (et populiste), c’est la négativité radicale ; alors que le renversement des rôles, pendant le Carnaval, était un rituel qui ne durait qu’un jour, le carnaval populiste rêve d’entériner ce renversement et de le faire durer.


Pourquoi des ingénieurs ?

Pendant des décennies, les experts en communication ont pris le contrôle du discours politique. Mitterrand, avec Segela, a fait de la campagne électorale une campagne publicitaire, de la politique une marque comme une autre, et des candidats, des produits à l’obsolescence programmée. L’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux a semblé conforter ces experts dans leur rôle, mais ils ont été dépassés par des ingénieurs et des physiciens. Pourquoi ? Parce que la physique a connu une évolution majeure qui se retrouve aujourd’hui dans la politique : le passage de la physique « traditionnelle » à la physique quantique, dominée par le concept de chaos. De la même manière, on est passé à la « politique quantique » : « La physique quantique est parsemée de paradoxes et de phénomènes qui défient les lois de la rationalité scientifique. Elle nous révèle un monde dans lequel rien n’est stable et où une réalité objective ne peut pas exister – parce que, inévitablement, chaque observateur la modifie sur la base de son point de vue personnel. Dans cette dimension, les interactions sont plus importantes que les propriétés de chaque objet, et plusieurs vérités contradictoires peuvent coexister sans que l’une infirme nécessairement l’autre. […] Ainsi, dans la politique quantique, la version du monde que chacun de nous voit est littéralement invisible aux yeux des autres. Ce qui écarte de plus en plus la possibilité d’une entente. Selon la sagesse populaire, pour s’entendre il faudrait “se mettre à la place de l’autre”, mais dans la réalité des algorithmes cette opération est devenue impossible. »


L’action de ces « ingénieurs du chaos », qui est pour Da Empoli « la traduction politique de Facebook et Google », conduit à une réinvention de la propagande. « Elle est naturellement populiste car, comme les réseaux sociaux, elle ne supporte aucun type d’intermédiation et place tout le monde sur le même plan, avec un seul paramètre de jugement : les like. Elle est indifférente aux contenus parce que, comme les réseaux sociaux, elle a un seul objectif : celui que les petits génies de la Silicon Valley appellent “engagement” et qui en politique signifie adhésion immédiate. » Il ne s’agit plus d’unir et de rassembler autour d’une cause commune, même minuscule, mais d’« enflammer les passions du plus grand nombre possible de groupuscules pour ensuite les additionner, même à leur insu. » Un travail qui va unir les extrêmes au lieu de construire un compromis.


Transformation des élites, transformation du peuple

Si cette action est possible, c’est que « non seulement les élites […] ont changé, mais aussi le “peuple” ». L’idéologie véhiculée par les entreprises du numérique consiste à faire croire que les experts n’en savent pas plus que chacun d’entre nous, pour autant que nous disposions d’un smartphone capable de nous connecter au savoir universel. À cette conviction, les réseaux sociaux manipulés ajoutent un élément de poids : la rage, qui nous enferme dans des comportements et des attitudes d’adolescents, fondés sur la solitude et l’impuissance, et qui fait de nous « un individu anxieux, toujours à la recherche de l’approbation de ses pairs, et en permanence effrayé à l’idée d’être en inadéquation. Le problème est qu’aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, nous sommes tous des adolescents enfermés dans nos chambrettes, où s’accroît notre frustration due à l’écart grandissant entre la médiocrité de notre vie et tous les possibles qui s’offrent virtuellement à nous. » En manipulant cette rage, la nouvelle propagande fait de nous ce qu’elle veut.


Fake news et narration

Da Empoli se réfère à plusieurs études qui démontrent qu’une fausse information se diffuse et se partage infiniment plus et plus vite qu’une vraie. Le vrai compte moins que le vraisemblable, et le vraisemblable repose sur sa capacité à séduire. Ce qui séduit relève plus de l’originalité et du spectaculaire que de la réalité… « En Europe comme ailleurs, les mensonges ont la cote car ils sont insérés dans une narration politique qui capte les peurs et les aspirations d’une part croissante de l’électorat, tandis que les faits de ceux qui les combattent sont insérés dans un récit qui n’est plus jugé crédible. En pratique, pour les adeptes des populistes, la véracité des faits pris un par un ne compte pas. Ce qui est vrai, c’est le message dans son ensemble, qui correspond à leur expérience et à leurs sensations. Face à cela, il est inutile d’accumuler les données et les corrections, si la vision d’ensemble des gouvernants et des partis traditionnels continue d’être perçue par un nombre croissant d’électeurs comme peu pertinente par rapport à la réalité. »

C’est ce qui avait motivé l’initiative lancée avec Edoardo Traversa, invitant les partis politiques à traduire leur programme sous forme de nouvelle littéraire ; aucune société ne peut se construire sans une narration forte. Cette narration, comme toute fiction, raconte potentiellement quelque chose qui n’existe pas encore, mais à l’avènement de quoi elle œuvre. Mais bien raconter ne veut pas dire raconter le bien ; la narration extrémiste ou populiste décrit un monde du mensonge et annonce des lendemains que leurs chantres ne seront pas capables de réaliser. Le souci, c’est que ces populistes et ces extrémistes sont de magnifiques bonimenteurs, et que les outils de leur narration – les réseaux sociaux – décuplent les effets déjà dévastateurs de pareilles manipulations mensongères. En face, les tenants d’une politique traditionnelle et des valeurs de la démocratie représentative sont incapables de proposer une alternative enthousiasmante et mobilisatrice.


Les Cinque Stelle et la fausse démocratie

Parmi les réalisations de ces ingénieurs du chaos, Da Empoli se penche sur la création du mouvement M5S, le parti populiste italien qui a séduit les foules autour de la personnalité de Beppe Grillo. Ce parti est la création d’un homme, Gianroberto Casaleggio, dont l’œuvre a été reprise en main à son décès par son fils Davide. Casaleggio, en effet, a créé le parti et puis a trouvé l’homme pour l’incarner : « Gianroberto Casaleggio va ainsi embaucher un comique, Beppe Grillo, pour qu’il devienne le premier avatar en chair et en os d’un parti-algorithme, le Mouvement 5 Étoiles, entièrement fondé sur le recueil des données des électeurs et sur la satisfaction de leurs demandes, indépendamment de toute base idéologique. Un peu comme si, au lieu d’être recrutée par Donald Trump, une société de Big Data comme Cambridge Analytica avait pris le pouvoir directement, en choisissant son propre candidat. » Ce qui va conduire au grand malentendu que représente le mouvement populiste italien : « Pour la base des militants, Internet coïncide avec la participation, c’est l’instrument d’une révolution démocratique destinée à arracher le pouvoir des mains d’une caste de professionnels de la politique pour le confier à l’homme commun. Mais, pour l’élite du Mouvement incarnée par la dyarchie Casaleggio-Grillo, les choses sont différentes : Internet coïncide, avant tout, avec un instrument de contrôle. C’est le vecteur d’une révolution par le haut qui capte une quantité énorme de données pour les utiliser à des fins commerciales et, surtout, à des fins politiques. » Aucune liberté n’est possible pour les membres de 5 Stelle : même la maire 5 Stelle de Rome a dû signer un document (totalement illégal) par lequel elle s’engage à ne prendre aucune décision sans en avoir référé au parti, qui lui dictera sa politique.


Les autres populistes

La campagne pour le Brexit a été conduite selon les mêmes principes malhonnêtes et mensongers. Pareil pour l’élection de Trump ou de Bolsonaro, pour les manipulations d’Orban, celles de Salvini. Pareil aussi pour la campagne réussie du Vlaams Belang, qui a consacré un budget colossal aux réseaux sociaux, contrairement aux autres partis. Mais Da Emporio a raison de souligner que, pour une partie d’entre eux, le populisme est un opportunisme ; Orban a été libéral (et boursier de Soros…), Salvini aurait pu ne pas être fasciste et opter lui aussi pour le libéralisme, si ce choix leur permettait de prendre le pouvoir. Mais ils ont compris avant les autres que les gens ne voulaient pas de ce discours et que cette façon de faire de la politique était en perte de vitesse. Ils ont donc contribué à en accélérer le déclin et ils ont occupé la place vide…


Le mal que ces apprentis sorciers ont causé est énorme, sans aucun doute : « Trump, Salvini, Bolsonaro et les autres sont destinés, tôt ou tard, à décevoir les attentes qu’ils ont générées et à perdre le consensus de leurs électeurs. Mais le style politique qu’ils ont introduit, fait de menaces, d’insultes, d’allusions racistes, de mensonges délibérés et de complots, après être resté pendant des décennies à la marge du système en occupe désormais le centre. Les nouvelles générations qui observent aujourd’hui la politique sont en train de recevoir une éducation civique faite de comportements et de mots d’ordre illibéraux qui conditionneront leurs attitudes futures. Une fois les tabous brisés, il n’est pas possible de les recoller : quand les leaders actuels passeront de mode, il est peu probable que les électeurs, accoutumés aux drogues fortes du national-populisme, réclament à nouveau la camomille des partis traditionnels. Ils demanderont quelque chose de nouveau et de peut-être encore plus fort. »


Des raisons d’espérer malgré tout ?

Steve Bannon était venu s’installer en Europe avec la ferme intention de détruire le projet européen de l’intérieur, en offrant son expertise aux différents partis nationalistes. C’est peut-être la meilleure nouvelle que l’on peut retenir des élections européennes : il s’est planté. Non pas que l’extrême droite ait disparu. On note même des progrès en différents pays. Mais aussi des échecs, parfois cuisants comme en Belgique francophone – Destexhe et Modrikamen sont balayés –, ou une stagnation. La vague brune n’a pas déferlé sur le Parlement européen.


En Italie, les 5 Stelle sont en chute libre. Les oppositions à Bolsonaro, Trump et d’autres se mettent en place. Le Vlaams Belang a certes repris des voix à la N-VA, mais il n’a pas dépassé son score historique. Je ne partage pas du tout l’avis de Philippe Van Parijs, pour qui il faudrait les laisser participer à un gouvernement pour qu’ils apportent la démonstration de leur incompétence. Ce pari, que certains ont fait en France, n’a pas fait baisser le score du Front National, et il serait d’autant plus risqué que notre système proportionnel permet aux différents partis d’une coalition de rejeter la faute sur les autres partenaires.


Mais je pense que ces ingénieurs du chaos, ou ces fangios des cahots de la route politique, ont oublié d’introduire un paramètre dans leurs algorithmes : l’intelligence individuelle. Bien sûr, tout est fait pour attiser cette rage, pour niveler par le bas le niveau dans l’enseignement, pour conforter les sentiments narcissiques et l’égoïsme… Mais les gens ne sont pas tous des abrutis prêts à croire n’importe quoi. Les mécanismes de cette manipulation sont chaque jour davantage dénoncés et démontés sur ces mêmes réseaux sociaux ; quand vous avez compris le « truc », le magicien ne vous impressionne plus.


Bien sûr, on peut craindre que ces ingénieurs continuent à affiner leurs méthodes et que, comme les voleurs et les assassins, ils conservent toujours une longueur d’avance sur la justice et l’honnêteté. C’est possible. Probable même. Mais pour autant, il faut continuer à se battre. Comment ? D’abord, en proposant des alternatives bien racontées, enthousiasmantes et qui, contrairement aux contes populistes, connaîtront une réalisation concrète et visible ; ensuite, en modifiant enfin les législations gérant les entreprises du net et en imposant à Facebook et aux autres un statut de médias de presse, et pas seulement de plateforme de distribution de tout et n’importe quoi. Si Facebook et consorts peuvent être tenus pour responsables des contenus qu’ils diffusent, le nombre de fake newset la puissance de la manipulation baisseront drastiquement…