La science des rêves

Inception, de Christopher Nolan


Fort du succès intersidéral de son Dark Knight (deuxième volet des aventures de Batman nouvelle génération, avec le regretté Heath Ledger dans le rôle du Joker), Christopher Nolan pouvait tout se permettre. L’occasion rêvée, avant de tourner le troisième opus, de ressortir du fond du tiroir un vieux projet. Inception, il y pense depuis dix ans. Le résultat est une réussite exceptionnelle, une vraie petite bombe qu’on n’est pas prêt d’oublier de sitôt. Chistopher Nolan signe son plus grand film.

Dom Cobb est un voleur expérimenté – le meilleur qui soit dans l’art périlleux de l’extraction : sa spécialité consiste à s’approprier les secrets les plus précieux d’un individu, enfouis au plus profond de son subconscient, pendant qu’il rêve et que son esprit est particulièrement vulnérable. Très recherché pour ses talents dans l’univers trouble de l’espionnage industriel, Cobb est aussi devenu un fugitif traqué dans le monde entier qui a perdu tout ce qui lui est cher. Mais une ultime mission pourrait lui permettre de retrouver sa vie d’avant – à condition qu’il puisse accomplir l’impossible : l’inception. Au lieu de subtiliser un rêve, Cobb et son équipe doivent faire l’inverse : implanter une idée dans l’esprit d’un individu. La tâche sera rude. (allocine.fr)

Nous voici donc dans un univers où les rêves des gens deviennent de véritables terrains de jeu, modulables, des réalités parallèles où l’on y accomplit des missions, entourés d’ennemis et coéquipiers. Dans Matrix, les rebelles se « connectaient au réseau » sur des sièges de dentistes, une pique dans la nuque. Dans le bien nommé Avatar, les héros troquaient leur système nerveux pour prendre possession d’un corps étranger. Inception fuit l’imagerie typiquement SF (il suffit de s’endormir ensemble, un baxter dans l’avant bras) mais va encore plus loin dans les niveaux de réalité : on sait descendre de plusieurs niveaux, en rêvant dans le rêve dans le rêve dans le rêve… jusque dans les limbes de l’inconscient le plus douloureux et le plus dangereux. Cet univers riche et vertigineux (on n’est jamais au bout de ses surprises), Christopher Nolan nous y plonge dès la première séquence. D’emblée, le réalisateur fait confiance à l’intelligence du spectateur et nous prévient : attachez vos ceintures, ou mieux : accrochez-vous aux accoudoirs. Les trois quarts d’heure suivants fonctionnent comme un mode d’emploi. Il ne faut pas rater une ligne des règles du jeu (sa « science des rêves » à lui), ni des enjeux du héros (torturé : typiquement nolanien), des prémisses des intrigues (collectives et individuelles). Puis vient le gros morceau. Les 90 minutes qui suivent forment à elles seules le climax du film, à coup sûr l’heure et demie la plus impressionnante et la plus époustouflante de l’année. Le crescendo narratif et dramatique est si intense, si jouissif, qu’on en sort littéralement époustouflé. En état de jubilation, même, après ce cut au noir sur ce dernier plan, à la fois roublard et magistral.

C’est là tout le talent de Christopher Nolan : il allie un scénario brillantissime avec une mise en scène imposante à chaque instant. Il est bien sûr entouré d’un casting en or massif, un monteur prodigieux, une musique oppressante à souhait (Hans Zimmer, parfait une fois de plus) et des effets spéciaux impeccables. Mais les lauriers sont pour cet ingénieur du récit filmique, habitué aux scénarios exigeants. Ici, Nolan, s’est surpassé et propose même, selon certains experts, une synthèse de tout son cinéma. Inception fonctionne du tonnerre. Difficile de ne pas se laisser embobiner par un tel magicien cinéaste, de se faire embarquer par une mécanique si bien huilée. On renonce rapidement, après la vision, à traquer les failles (apparemment inévitables avec un tel sujet), tellement le scénario offre une possibilité presque infinie d’interprétations. Il y a de quoi furieusement débattre entre amis (c’est d’ailleurs recommandé) pour mieux comprendre tel ou tel détail. Inception fait partie de ces films puzzle où chacun peut se décrire sa propre vérité. Oh, et puis, si quelques questions vous échappent encore, retournez-y. Si les méninges en prennent un coup, Nolan n’oublie pas de nous émouvoir en s’attardant à juste dose sur les tourments et conflits intérieurs du héros (DiCaprio, très bon), proches de la tragédie grecque. Les reproches habituellement faits à Nolan de « froideur émotionelle » paraîtront ici infondés…

Rien n’échappe au magicien Nolan. Son histoire, personne n’aurait pu la raconter autrement qu’en la filmant. Film-rêve ou film-cerveau, Inception jouit d’un espace filmique d’une cohérence inébranlable. Son histoire de dingue, Nolan nous y fait croire par sa foi absolue en la magie du cinéma, par la seule force de sa mise en scène et son montage. Pas besoin d’imagerie pixellisée à l’extrême (cfr. la fusion opérée par Avatar) ni d’iconographie SF futuriste ou autre : Inception ressemble à un film de braquage urbain, voire jamesbondien par moments.

Outre sa qualité intrinsèque, Inception mérite d’autant plus de louanges qu’il redonne foi dans un cinéma de divertissement de qualité : original, intelligent, exigeant. Depuis quand nous n’avions plus vu, venu d’Hollywood, un « blockbuster » de cette facture ?

De grâce, si vous vous faites une toile un de ces soirs d’été, ne passez pas à côté de ce film. N’attendez pas le DVD : votre téléviseur n’est pas de taille à affronter un tel mastodonte.

Filmographie Christopher Nolan:

– Following (1998, inédit en Belgique) – Memento (2000) – Insomnia (2002) – Batman Begins (2005) – The Prestige (2006) The Dark Knight (2008)

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