La voie de la vaillance

« Les lions, c’est nous ! » C’est galvanisés par ce cri de révolte qu’une délégation des étudiants universitaires romains a pris d’assaut, il y a moins d’une semaine, les étages supérieurs du Colisée. Les lions, c’est nous, clamaient-ils à la face des policiers médusés, les gladiateurs c’est vous, nous finirons par triompher ! Au même moment ou presque, aux quatre coins du pays d’autres étudiants, en écho au cri lancé par leurs collègues romains, s’emparaient des toits de la Tour de Pise, de la Mole de Turin, de la Basilique de Padoue et d’autres édifices parmi les plus symboliques de la péninsule.

Tout a commencé à la fin de ce mois novembre. A ce moment-là, la contestation à la réforme de l’université concoctée par le gouvernement Berlusconi bat son plein depuis près de huit mois. Huit mois de protestation acharnée mais stérile, sans aucun relais médiatique, sans aucune forme de visibilité. Les causes du mécontentement sont nombreuses. Il suffirait de relever qu’au cours des cinq dernières années, le minerval universitaire a été plus que doublé, pour s’élever aujourd’hui à 1800 euros de moyenne, et lorsque la réforme aura sorti l’ensemble de ses effets son coût sera alors de plus de 3000 euros annuels ! Un coût sans commune mesure avec ce qui se pratique dans les autres pays européens. Mais ce n’est pas tout. Cette augmentation ahurissante du minerval se voit doublée de toute une série de coupes budgétaires, de réductions de salaires, au point qu’aujourd’hui déjà les cantines universitaires sont dans l’obligation de fermer leurs fourneaux, faute de matière première, que les apprentis chimistes doivent se débrouiller pour amener eux-mêmes les solvants nécessaires à la réalisation des expériences. Et puis il y a les salaires. Un chercheur italien âgé de quarante ans, chef de famille, gagne autour de 1900 euros par mois alors que la plupart de ses collègues européens sont au moins au double. Et son salaire sera encore raboté par les effets de la réforme. De sorte que selon les statistiques officielles fournies par les recteurs, trois chercheurs sur quatre formés en Italie partent déjà exercer leurs talents en dehors des frontières. Cet exode massif de talents représente non seulement une perte de savoir incommensurable pour le pays, un véritable attentat contre l’avenir, mais également un déficit financier désastreux : diverses études estiment en effet le coût de formation moyen d’un chercheur, toutes branches d’étude confondues, à 250.000 euros, pour un retour sur investissement, au cours des dix premières années professionnelles, d’un million d’euros. Le calcul est vite fait : le manque à gagner pour le pays formateur est considérable.

C’est pourquoi, forts de ces considérations, les comités d’étudiants, soutenus par le corps enseignant dans son écrasante majorité, ont appelé de nombreuses fois le gouvernement à la concertation, au dialogue. En vain : à ce jour, jamais ils n’ont été reçu par la ministre Gelmini, rédactrice de la réforme. D’où la contestation, dans des formes classiques, du moins jusqu’à la fin de ce mois de novembre quand au pied de la faculté d’Architecture de La Sapienza, la plus grande université d’Europe en termes d’inscrits, un étudiant appelle au défi : et si nous occupions les toits de la faculté ? Sitôt dit, sitôt fait. Depuis lors, le mouvement s’est étendu : 31 villes, 47 facultés, 15 édifices. Plus rien ne semble l’arrêter. A l’instar des prisonniers, qui n’ont pas d’autres lieux pour porter leurs protestations, ces étudiants, que l’on spolie de leur avenir, ont décidé non plus de battre le pavé mais d’élever la protestation afin de construire, face à un pouvoir médiatiquement omnipotent, aux yeux de qui seule la transposition virtuelle d’un événement atteste de sa réalité, une certaine forme de visibilité. Une certaine forme de liberté.

On le sait, un peuple peut être complètement transformé par une idée en l’espace d’une génération. Institutionnellement, politiquement, ces jeunes gens qui occupent aujourd’hui les toits du Colisée, de la Tour de Pise, de la Mole de Turin n’ont pratiquement connu que le régime berlusconien. Sa forme démocratique pervertie, ses atteintes répétées à la liberté d’expression, ses diverses formes de manipulation de la réalité, ses multiples techniques d’avachissement des consciences. Or précisément, pour paraphraser La Boétie, dès qu’il est frappé d’avachissement (qui est une forme d’assujettissement),  un peuple court le risque de tomber dans un long oubli de ses libertés. De ses droits. Et, au fil du temps, il lui sera de plus en plus difficile de se réveiller pour les reconquérir, car il lui aura été appris à avaler lentement, imperceptiblement, le venin de sa servitude, sans pour autant le trouver amer. Le mouvement des étudiants, son originalité, sa symbolique forte, sa durée dans le temps témoignent du fait que tout n’est peut-être pas encore perdu. Les lions c’est nous, les gladiateurs c’est vous, nous finirons par triompher ! Du soutien que recevra ce cri, de l’appui que recevra la protestation dépendra peut-être le réveil d’une conscience populaire en grande partie endormie. Oui, peut-être le peuple italien n’a-t-il pas encore entièrement fait le deuil de sa citoyenneté, condition de survie démocratique désormais indispensable, peut-être reprendra-t-il sa place légitime sur l’arène politique. Les étudiants ont indiqué la voie à suivre : c’est par la vaillance que l’on retrouve la liberté. Encore faut-il la désirer.

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