La vraie crise des réfugiés : éduquer ou radicaliser


Asma est libanaise, de mère syrienne. Elle a vécu jusqu’à 18 ans à Damas, avant de revenir à Beyrouth. Pas comme réfugiée : elle y a poursuivi des études de psycho et se préparait à une vie « normale ». Jusqu’à la fin 2011, lorsque les Syriens ont commencé à fuir les horreurs de la guerre et se sont réfugiés à la frontière entre les deux patries d’Asma.


Est-ce à cause de sa double appartenance qu’elle a voulu agir après avoir vu les premières images ? Peut-être. Ou à cause de cette passion pour l’humain qui l’avait déjà conduite à faire des études de psycho ? Peu importe. C’était une situation de crise, d’urgence, et elle a voulu agir.

D’abord en se rendant à Akkar, à la frontière syrienne, au nord du Liban. Les premiers réfugiés s’y étaient installés dans un camp des plus précaires. Elle y va en citoyenne, pas en membre d’une ONG. Elle apporte du lait, des vêtements, des langes. Un jeune homme la guide dans l’horreur. Les murs sont des panneaux publicitaires en plastique. Il fait froid, très froid. De la boue partout, une puanteur épouvantable. 80 familles s’entassent dans un espace minuscule. Asma distribue ce qu’elle a apporté mais éprouve un sentiment d’impuissance, celui du marin qui essaie de vider une cale percée avec une cuiller à sucre. Quand soudain…


Quand l’école est un paradis

Au détour d’une bâche, elle découvre un espace parfaitement rangé et propre. Des bancs, un tableau. Une classe. Les réfugiés ont reçu une petite aide d’une ONG allemande ; plutôt que d’utiliser l’argent de cette première aide pour de la nourriture, du chauffage ou des vêtements, ils ont décidé de l’investir dans l’éducation. Ils ne savaient si d’autres aides viendraient mais peut-être avaient-ils fait leur le principe de Napoléon : « l’intendance doit suivre ». Mais leur campagne, ce n’était pas la conquête de la Russie : c’était construire l’avenir de leur pays en guerre, bientôt en ruines.

Asma comprend alors que la priorité, c’est l’éducation. Elle suspend toutes ses activités et décide, dès son retour à Beyrouth, de fonder un projet durable pour éduquer ces jeunes réfugiés, filles et garçons. L’Université américaine de Beyrouth a justement mis ses étudiants ingénieurs au défi de concevoir des abris pour réfugiés – le Liban a l’habitude, malheureusement, de devoir en accueillir de vrais flux – qui soient peu coûteux, simples à construire et écologiques. Asma retourne dans le nord, trouve un terrain et fonde, malgré les difficultés administratives, une petite ONG pour pouvoir agir : Malaak. Le terrain est aplani, des fonds sont collectés ; l’université offre les plans et Asma trouve l’argent pour les deux premières classes.


Un cercle vertueux

La région qui accueille ces réfugiés est extrêmement pauvre. Pauvres contre pauvres… C’est du moins la situation que l’on nous présente souvent, dans nos pays riches, quand des voix populistes s’émeuvent de ces réfugiés qui viennent « voler l’aide » que l’on ne peut plus accorder à « nos » pauvres.

Rappelons d’abord que nous accueillons – et de si mauvais cœur – quelques milliers de réfugiés, alors que le Liban en accueille l’équivalent de 30 % de sa population. À l’échelle de la Belgique, cela représenterait plus de 3 millions de personnes…

Ensuite, ce ne sont pas les réfugiés, ni même les migrants qui menacent les plus défavorisés chez nous : ce sont les politiques ultralibérales de nos gouvernements qui réduisent les services publics et conduisent des politiques orientées vers l’accroissement des profits pour les plus riches.

Les principes qu’Asma met en place sont simples : l’accueil des réfugiés doit apporter quelque chose aux deux populations. Ceux qui sont arrivés et ceux qui les accueillent, les uns et les autres par nécessité et humanité. Il faut 2.100 dollars par classe. Cet argent va être dépensé au profit des entreprises et des producteurs locaux. Tous les matériaux sont achetés sur place.


Le projet grandit, grâce aux collectes de fonds qui sont utilisés à cent pour cent pour leur destination finale : l’enseignement. Les professeurs sont libanais.

Quatre ans plus tard, il y a 22 classes et 350 étudiants de 4 à 16 ans. À côté des cours de base, l’ONG a développé des classes de musique, un laboratoire informatique, des cours de couture pour les mères. Et un cours particulièrement important : la cuisine.

En effet, Asma remarque assez vite que les enfants sont peu concentrés, difficiles. Ils peinent à suivre les cours, gigotent… La psychologue qu’elle est pense d’abord aux traumatismes vécus, avant de réaliser que la raison est beaucoup plus simple : ils ont faim. « Ventre affamé n’a pas d’oreille »… En lien avec la Food Heritage Fondationde l’université américaine de Beyrouth, elle développe un apprentissage de la cuisine couplé à l’hygiène et à la diététique. Cela crée aussi de l’emploi pour les Libanais.


L’évolution

Le campus est devenu un lieu sûr. Mais il a aussi fallu faire face à l’évolution de la situation politique et administrative. Le gouvernement libanais a en effet décidé que tous les enfants réfugiés devaient intégrer le système scolaire public libanais (allô, Theo Francken ? Vous entendez ? Ça aussi crée de l’emploi pour les locaux…). Un système scolaire où l’empreinte de la France est toujours forte, avec l’apprentissage du français mais aussi une organisation qui conduit au Bac. Normalement, le projet d’Asma aurait dû fermer ses portes ; mais elle savait que, pour ces enfants, le passage sans préparation à ce système aurait été extrêmement difficile, voire impossible pour nombre d’entre eux. Avec comme résultat, pour les garçons, une entrée précoce dans la vie professionnelle, et pour les filles mineures, des mariages arrangés. Alors, elle a négocié…

Il y a deux « services » dans le système scolaire libanais : un le matin, un l’après-midi. Celui du matin est beaucoup plus fréquenté. Asma a obtenu de pouvoir garder les enfants dans sa structure le matin ; ils vont dans l’école libanaise l’après-midi. Le matin, ils revoient les matières, se préparent, reçoivent un soutien en français et dans les matières plus compliquées. Mais ils ont aussi la possibilité de faire des activités différentes : sport, musique, expression. Ils reçoivent également un soutien psychologique, si nécessaire.


Grâce à cet arrangement, aucun élève réfugié n’abandonne la scolarité. Les garçons ne vont pas travailler, les filles ne se marient pas.


La difficulté du financement

Avec le temps, la situation s’est compliquée. Cette crise semble ne pas finir. Les réfugiés rêvent de retourner en Syrie, même les enfants qui sont nés dans les camps. Si le nombre de réfugiés venant de Syrie a considérablement baissé, la population des camps continue de croître à cause des naissances. Malgré les efforts pour mettre en place un planning familial, le taux de natalité reste très élevé. Culturellement, avoir un enfant est un gage de bonheur. Mais c’est aussi l’espoir de pouvoir un jour reconstruire leur pays ; pour cela, il faudra des jeunes, beaucoup de jeunes…

Pour l’heure, les hommes ne veulent pas rentrer, parce qu’ils ne savent pas ce qui les attend : la prison, s’ils sont considérés comme traîtres, ou l’incorporation de force dans une armée qui poursuit une guerre que plus personne ne comprend.

Les donateurs se fatiguent de soutenir une crise sans horizon. Il va falloir trouver d’autres sources ; Asma a des idées. Mais elle reste attachée à ses convictions…


Quelques certitudes

Être réfugié n’est pas un choix de vie ; c’est une nécessité de survie. Ils fuient la mort, la guerre et cherchent un asile, une vie meilleure, une chance pour l’avenir.

Les pays qui les accueillent peuvent réagir comme nous le faisons : dans un réflexe de nanti, fermer la porte et prendre l’étranger pour un agresseur potentiel. Ceux qui pensent cela n’ont jamais rencontré de réfugiés, ne sont jamais allés dans un camp. N’ont jamais dû affronter le dixième des menaces que ces gens ont vécues.

L’expérience d’Asma lui a appris que la diversité est une richesse, pour tout le monde. Accueillir des réfugiés dans de bonnes conditions est un gain réciproque ; elle a créé de l’emploi pour les Libanais et offert des perspectives d’avenir pour les Syriens, qui un jour rentreront dans leur pays.

Le choix, en fait, est assez simple : ne pas offrir d’éducation à ces enfants, c’est les offrir à la radicalisation. Pas forcément en faire des terroristes ; mais des gens désespérés, incapables de construire une société juste et respectueuse, de rêver un avenir. Le meilleur moyen d’assurer l’avenir de tout le monde, c’est l’éducation. Pas seulement pour les réfugiés ; pour ceux qui les hébergent aussi.

Exactement l’inverse de ce que souhaitent faire nos gouvernements, et particulièrement les plus radicaux d’entre eux. Sans se rendre compte qu’en œuvrant de la sorte, outre le gain électoral à court terme, ils agissent surtout contre leurs citoyens.


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