Le 25 avril, jour d’introspection nationale


Toutefois, à l’occasion de ces célébrations, un embrouillamini de réactions diverses et variées, modernes et réactionnaires, gauchisantes et droitisantes ont émergé, cette année encore, de la mémoire nationale italienne comme d’un puits enfoui. Les discours sur la nécessaire pacification des esprits ont donné le change à la distribution de plus de quatre mille tracts à l’effigie de Benito Mussolini dans les rues de Rome, l’intervention depuis l’Autel de la Patrie de Giorgio Napolitano, Président de la République au glorieux passé de résistant, a précédé de peu le pèlerinage des nostalgiques du régime à Giulino di Mezzegra, lieu de l’exécution le Duce.

Ces exemples, que nous pourrions multiplier sans peine, témoignent une fois de plus de la difficulté récurrente, pour la société italienne, de se pencher de manière dépassionnée sur son passé mussolinien. La conséquence de cette impossibilité est que le thème délicat de la conscience nationale durant l’entre-deux-guerres est aujourd’hui encore recouvert d’un voile rhétorique qui dessert la cause du dépassement des rancœurs. Qui renforce une vocation culturelle à l’abstraction, au maintien de l’analyse et du débat politiques dans le domaine du sentimentalisme, dans la sphère des affects.

Nous pensons également que cette cécité historique héritée de l’après-guerre a, au fil du temps, enraciné les bases d’affrontements ultérieurs – politiques, culturels, philosophiques. Affrontements qui ont éclaté au grand jour lors de l’opération Mani pulite, qui se sont cristallisés sur le rapport au berlusconisme, sur l’articulation entre pouvoir constituant (la souveraineté populaire) et pouvoir constitué (les institutions, le légalisme), sur l’ouverture/fermeture aux apports culturels exogènes. Non pas qu’il y ait une filiation politique directe entre ces périodes historiques et l’entre-deux-guerres, mais bien une certaine forme de proximité dans la conception même de la politique en tant que gouvernement de la cité.

Cela est d’autant plus regrettable que la thèse d’un pays coupé en deux blocs homogènes et antagonistes entre 1922 et 1943 est, selon nous, une fiction historique. La plupart des antifascistes militants ont émigré dès les premières années du règne mussolinien (beaucoup d’entre eux se sont d’ailleurs installés à Bruxelles), d’autres ont été emprisonnés ou, dans le pire des cas, éliminés. Mais nous parlons là d’une frange très minoritaire du pays. L’écrasante majorité de celui-ci a apporté, d’une manière ou d’une autre, un soutien inconditionnel, dès 1922, à Benito Mussolini. L’antifascisme massif ne naît pas d’un rejet du régime mais de la prise de conscience d’une fin de règne, de la cruelle déception pour l’évolution du conflit, de l’évaporation comme neige au soleil des promesses claironnées par un dictateur peu avare en fanfaronnades. Tant que se profilaient une victoire aisée et riche en butin, l’extension des territoires et la fraternelle protection hitlérienne,  force est de reconnaître que peu de scrupules se firent entendre dans la péninsule. Il faudra attendre le 25 juillet 1943 et la chute de Mussolini pour que les antifascistes locaux, jusque-là étonnamment silencieux et bienveillants pour le régime, inondent la scène nationale par millions. Où étaient-ils le 22 mai 1939 lors de la signature du Pacte d’acier entre Galeazzo Ciano et Joachim von Ribbentropp ? Que faisaient-ils le 10 juin 1940 quand le Duce déclara la guerre à la France et à l’Angleterre ? Que disaient-ils lors de promulgation des lois raciales de 1938 ? Pendant la guerre d’Ethiopie de 1936 ? Les pires ignominies commises par le régime fasciste le furent entre 1935 et 1940, au sommet de la popularité de son leader. L’antifascisme italien luttait depuis Paris, Bruxelles et Londres. Sur le territoire national, il était le fait d’une poignée de héros qui ont risqué leur vie pour la liberté de leurs pays.

Dès lors que les responsabilités étaient collectives, que la chute du fascisme ne devait pas grand chose à l’antifascisme italien, n’eut-il pas été préférable, au lieu d’enfouir la réalité sous une rhétorique bien-pensante, d’unir le pays non pas uniquement autour d’une reconstruction institutionnelle mais aussi morale ? N’eut-il pas été souhaitable de se demander, avant de couvrir d’oripeaux démocratiques les lézardes des palais fascistes fraîchement bombardés, pourquoi la démocratie italienne n’avait pu s’opposer à l’avènement de Mussolini ? De mettre le doigt sur les faiblesses collectives afin de les soigner, de prévenir une éventuelle rechute ? En somme,  de réfléchir au fait que la démocratie n’est pas uniquement une forme juridique, un mode de constitution du corps politique, mais avant tout essence, identité politique, source imprescriptible de souveraineté collective ?

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