Le bal des Tartuffe ?


Au lieu de cela, nous assistons, depuis maintenant près de deux mois, à une forme d’autisme politique. Et la responsabilité première de l’impasse, d’une extrême gravité au vu de la situation économique catastrophique du pays, incombe essentiellement au Parti Démocrate. Sorti meilleur perdant du récent scrutin, le principal parti de la coalition de centre-gauche est au bord de l’implosion. Tout d’abord, parce qu’il souffre d’une crise identitaire aigüe, longtemps masquée par des prêches anti-berlusconiens inefficaces et dignes du meilleur Tartufe. Jamais, en effet, depuis son arrivée sur la scène politique transalpine, le Parti Démocrate n’a réellement eu l’intention de résoudre l’anomalie berlusconienne. Les récentes dissensions sur le vote d’une éventuelle inéligibilité du Cavaliere en sont la meilleure preuve.

Mais revenons-en à la crise identitaire. Né de la fusion des Démocrates de gauche et des catholiques de la Margherita, on retrouve, au sein du Parti Démocrate, des représentants des trois mouvements historiques de la politique italienne : le Parti communiste, la Démocratie chrétienne et le Parti socialiste. De ces anciennes entités, elles-mêmes subdivisées en chapelles et sous-chapelles, subsistent des courants idéologiques chapeautés par des leaders dont la mission première est de les maintenir en vie. Par conviction, probablement, mais aussi parce que les poids politiques respectifs déterminent la répartition des mandats dirigeants. Plus grave : sur le fond, ces courants divergent sur la plupart des grandes questions économiques, sociales et éthiques. Du mariage gay à la politique de l’offre, en passant par le financement des partis politiques et le respect des engagements européens sur le déficit budgétaire. La plateforme programmatique du parti est donc, à peu de chose près, inexistante. En ce sens, les huit propositions de Pier Luigi Bersani, exhibées par opportunisme politique au lendemain du vote pour séduire les troupes de Beppe Grillo et dépourvues de la moindre modalité d’application, prêtent d’ailleurs à sourire. Selon les principaux leaders du parti, le débat interne se poserait aujourd’hui en ces termes : reconstruire une ligne idéologique claire et spécifique (quitte à se couper d’alliés potentiels) o bâtir un cartel à vocation majoritaire (ratisser le plus large possible). Vu de l’extérieur, le débat, initié en 2006 et portant sur la seule méthodologie, paraît surréel.

À cet égard, la carence de leadership de Pier Luigi Bersani est en partie générée par cette crise identitaire. La marge de manœuvre du secrétaire général est en effet limitée par la force centrifuge des chapelles et sous-chapelles. Aucun de ses prédécesseurs, de Walter Veltroni à Dario Franceschini, n’est d’ailleurs parvenu à créer une dynamique constructive, à donner au parti une identité idéologique claire et fédératrice. Mais les dissensions internes semblent avoir aujourd’hui atteint leur apogée. Les manœuvres, trahisons et autres diatribes verbales se trouvent désormais exposées sur la place publique. Ayant choisi de ne pas se démettre après avoir galvaudé une victoire électorale largement annoncée, Pier Luigi Bersani se trouve dans la ligne de mire de la plupart des dirigeants du parti. Les soutiens ne sont plus que de façade. Matteo Renzi, jeune maire de Florence aux relents populistes, maniant avec brio la rhétorique et la gestuelle télécratiques, déclare à qui veut l’entendre que son heure est venue. Que l’ancienne génération, Bersani inclus, doit céder les strapontins aux jeunes pousses, dont il se veut le chef de file incontesté. S’exprimant par slogans simplistes, aucunement indisposé par les questions d’éthique et de renouveau moral qu’impliquerait une alliance avec Silvio Berlusconi (en hausse constante dans les récents sondages), il se déclare prêt à gouverner, si le besoin s’en faisait sentir, avec le centre-droit.

Sans ligne idéologique claire, privé de leadership, le Parti Démocrate semble donc incapable de résoudre l’impasse politique dans laquelle se trouve le pays. Pour une fraction toujours plus importante du parti (aujourd’hui majoritaire), une entente programmatique avec Silvio Berlusconi est non seulement plus aisément praticable qu’un accord avec Beppe Grillo mais également plus confortable. Tant pour la formation d’un gouvernement que pour l’imminente élection du Président de la République. Et ce, malgré les condamnations multiples de l’ancien premier ministre, la prostitution de mineurs, les fraudes diverses, l’abus de pouvoir, la collusion avec le crime organisé de plusieurs membres de sa troupe, la corruption d’élus (en aveux) pour faire chuter le gouvernement de Romano Prodi. La faute au Mouvement Cinq Etoiles, claironnent les tenants de l’alliance avec le Peuple de la Liberté, dont l’intransigeance ne permet aucune discussion. Faux, du moins en partie. Car s’il est vrai que les premiers mouvements d’humeurs semblent traverser le Mouvement, notamment en raison d’un manque de démocratie interne, on ne peut reprocher à Beppe Grillo et ses troupes de manquer de cohérence. Dès le lendemain des élections, l’ex-comique génois avait en effet déclaré ne vouloir en aucun cas conclure d’accord gouvernemental avec le Parti Démocrate.

Mais une ouverture existe, de nouveau confirmée par les récents propos de Beppe Grillo. Elle implique cependant un coût politique. Et requiert un certain nombre de renoncements. Cette possible convergence s’articule en deux phases. La première consiste à officialiser au plus vite le nom du candidat que le Parti Démocrate présentera aux suffrages des grands délégués lors de l’élection du futur chef de l’état. Un candidat de haute tenue morale, à la probité morale et politique indiscutée. Donc, en aucun cas les berlusconiens du Parti Démocrate Massimo D’Alema et Giuliano Amato. L’appui du Mouvement Cinq Etoiles à Stefano Rodotà, ancien élu de la gauche historique, juriste et homme politique de haut rang, nous paraît, en l’occurrence, digne de grand intérêt. La seconde étape revient à proposer publiquement un programme de gouvernement compatible avec les principales revendications des grillini en matière de moralité politique et de réformes institutionnelles. Un programme concret et non plus composé de généralités quelconques et superficielles. De telles convergences impliqueraient que, d’une part, le Parti démocrate soit à même de fournir (ou de soutenir) un candidat à la Présidence de la République qui fasse l’unanimité en son sein, ce qui est loin d’être acquis. Et que, de l’autre, la réforme de l’architecture institutionnelle, des modalités d’élection et d’exercice des mandats politiques (cumul des mandats, limitation des mandats dans le temps, réduction du nombre d’élus, incompatibilités privé/public, etc) fasse réellement partie de ses intentions. Ce dont il est sérieusement permis de douter.

#crise #élections #Berlusconi #Italie #Bersani #Renzi