Le cap du deuxième roman

Si publier un premier roman n’est jamais facile, récidiver n’est pas toujours simple non plus. Le «jeune» auteur se trouve face à différents cas de figure. Si son coup d’essai a été totalement ignoré, par la presse, par les libraires, et partant, par les lecteurs, il repart quasiment à zéro en espérant avoir plus de chance cette fois-ci. S’il a bénéficié un «succès d’estime», entendez que quelques journaux en ont parlé sans parvenir à doper ses ventes, il espère au minima faire jeu égal, si possible avec davantage de retombées commerciales. Si le livre a connu un succès plus ou moins grand (plus de 10000 exemplaires vendus), grâce aux critiques mais plus sûrement aux libraires et au bouche-à-oreille, il se sait vaguement attendu, conscient que ce n’est pas gagné d’avance. Si, enfin, son entrée dans l’arène littéraire a été triomphale, par exemple grâce à un prix (tel le Goncourt donné aux Champs d’honneur de Jean Rouaud), il sait qu’il ne répétera pas l’exploit, au mieux suivra un quart de ses lecteurs qu’il lui faudra ensuite fidéliser.


Avec son premier roman paru en 2014, Jean-Paul Didierlaurent, auteur de plusieurs nouvelles primées ci et là, a touché le jackpot. Le liseur du 6h27 s’est en effet vendu à plus de 65 000 exemplaires en grand format, 200 000 en Folio, il est traduit dans trente pays et il serait en cours d’adaptation au cinéma. Dans son deuxième roman, Le reste de leur vie, on ne retrouve peut-être pas l’ingéniosité de ce premier livre, mais le charme opère néanmoins, l’auteur témoignant à l’égard de ses différents personnages une même générosité communicative.

A Guylain, employé d’une société qui envoie les livres au pilon, succède Ambroise, devenu thanatopracteur contre la volonté de son père, prestigieux cancérologue, prix Nobel de Médecine, furieux que son rejeton préfère s’intéresser aux morts plutôt qu’aux vivants. Le jeune homme met tout son amour et toute son âme dans ses gestes pour rendre beau le défunt, pour éviter à ceux qui restent «d’avoir à regarder la mort en face dans ce qu’elle a de plus répugnant». Il est l’un des héros du roman.

L’autre, Manelle, est une jeune aide à domicile chez des personnes âgées vivant seules. La première partie du roman décrit avec minutie leurs activités réciproques.  Ces deux solitaires vont ensuite se rencontrer grâce à Simon, un octogénaire atteint d’un cancer chez qui Manelle travaille et qui sollicite Ambroise pour aller chercher le corps de son jumeau mort en Suisse. Beth, la grand-mère du praticien, fait également partie de cette équipée croquignolesque contée avec humour et allégresse.


Alors que dans Le reste de leur vie, on retrouve le ton libre et farceur du Liseur du 6h27, il en va tout autrement chez Isabelle Stibbe dont le deuxième roman est très éloigné du premier, à la fois par son sujet, par sa forme et par son écriture. Si Bérénice 34-44 était une plongée historique,  Les maîtres du printemps (couronné par le prix «Rencontres du IIe Titre» décerné par la librairie-association Colophon-Grignan) est ancré dans notre présent social et politique.

Le dernier haut-fourneau d’Aublange en Lorraine va fermer, sauf si un repreneur se manifeste. Trois hommes vont tenter de le sauver. Pierre, le tribun syndicaliste «belle gueule», le «working class hero». Daniel, le député qui s’interroge sur ce qu’il est devenu, se demandant ce que penserait, en le voyant, «le petit garçon qui regardait son père se raser». En attendant, il suggère la nationalisation temporaire du haut-fourneau, ce qui n’est en rien «le rêve éveillé d’un doux dingue». Max, enfin, l’artiste vieillissant qui, comme baroud d’honneur, décide de construire une sculpture monumentale au Grand Palais en soutien aux ouvriers métallurgistes.

Le roman est divisé en trois parties – Chocs, Combats, Espoirs -, chacune divisée en trois chapitres et terminée par le récit du combat de ce trio mêlé à une évocation de la région, «terre déchue à la robe déchirée» pour laquelle cet arrêt, c’est «la lumière qu’on éteint», «le dernier clou du cercueil». S’inspirant d’un fait réel – l’annonce de la fermeture des hauts-fourneaux de Florange par ArcelorMittal à l’automne 2012 et l’espoir de sa reprise par l’Etat évoquée par Arnaud Montebourg -, Isabelle Stibbe a construit un roman intelligent et riche tant d’un point de vue documentaire que psychologique et humain.


Après Nous sommes tous morts paru en 2014, Salomon de Izarra, 25 ans, membre d’un groupe de black metal symphonique, livre avec Camisole un huis-clos aussi tendu qu’époustouflant de maîtrise stylistique. Un jeune comptable arrive dans un asile perdu au cœur des collines du Vermont. Un asile dirigé par un médecin aux méthodes controversées et dont les patients sont particulièrement dangereux, comme il va vite s’en rendre compte à ses dépens.

En effet, tandis qu’il est plongé dans une comptabilité absurde dissimulant mal un détournement de grande ampleur, les plombs sautent et, dans cet immense bâtiment, il se retrouve traqué par une kyrielle de fous en liberté qui veulent lui faire la peau, le poursuivant dans les étages en répétant son nom. Mais bientôt, cette course-poursuite désespérée, alors que la tempête qui sévit dehors rend toute tentative de sortie illusoire, acquiert une dimension métaphysique, intime et même fantastique. Une très belle prouesse littéraire.

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