Le carnaval de Sonny Rollins


Souffler dans un saxophone ténor à 80 ans ? Allons, allons, nous serons indulgents, mais nous voulons voir, peut-être pour la dernière fois, l’un des tout derniers géants de l’époque glorieuse du jazz.

Voir ? Oui. On l’a vu, de nos yeux vu, au milieu d’une foule de mille, deux mille autres yeux. Lui, derrière ses lunettes noires, nous regardait. Parce que derrière ses lunettes noires, il y a un regard. On le sait, on le sent, à sa façon de mouvoir la tête, de s’adresser à la salle, à sa façon qu’ils ont, lui et son saxophone, de se pencher, par exemple, vers les photographes au pied de la scène, et de, oui, dialoguer avec eux, de souffler leur musique jusqu’au fond des objectifs, puis de regarder les musiciens, surtout, et d’aller vers eux, puis vers nous, d’aller et de jouer dans tous les sens, pour tous les sens.

L’homme a 80 ans, ça se voit quand il monte l’escalier – au Concertgebouw, les artistes rentrent par la salle pour monter sur scène – , il marche lentement, il marche courbé, il marche un peu flou, un peu imprécis, presque précaire. Mais c’est une ruse, Sonny Rollins est rusé. On le comprend un peu plus tard quand ces petits mouvements imperceptibles que nous prenions pour des hésitations deviennent les éléments d’une danse, oui, quand Sonny Rollins joue, sa marche devient danse et Rollins joue et danse debout, penché, droit, léger, aérien, il est sans âge – je me souviens d’un vieillard assis dans la salle de mariage d’une oasis algérienne, au cœur du Sahara et qui, au son de la ghaita et des derboukas, s’est levé et s’est mis à danser, danser, à entrer dans une transe qui n’en finit pas de tournoyer au fond de ma mémoire. Et Sonny Rollins, c’est ça, sauf qu’il est le danseur et le musicien, et que sa danse est secrète, elle est cachée dans ses pas, dans ses gestes, et ne se dévoile à nous que si nous y entrons à notre tour…

Facile d’ailleurs, l’entrée dans la danse est facile, Sonny Rollins a le secret des petites phrases simples qu’il répète et qu’il triture de sa voix parfois un peu rauque, un peu rocailleuse, roches, granit, grains de sable, pierres fines, pierres précieuses – je parle de la voix de son saxophone, mais qui est forcément la sienne, puisque, à saxophones égaux, cette voix est unique et directement reconnaissable. Simples? On sait bien que la simplicité est très complexe, voyez certains grands peintres, certains grands écrivains… Et ses petites phrases sont entrecoupées de silences, entrecoupées de circonlocutions, de circonvolutions, de détours, de péri- et de paraphrases qui nous emmènent loin du point de départ, nous sommes embarqués, malgré nous, nous l’écoutons conter, chanter son odyssée, la sienne et celle de ses maîtres, de ses compagnons disparus, pas de nostalgie, que de la joie. Et ses petits phrases, phrases-hameçons qui nous arrachent à notre élément, – Rollins le rusé ne veut pas s’envoler seul, il tient à nous emmener, sa voix aussi vive que son regard… – décèlent un petit secret rythmique qui fait que l’on jouit de cette musique assis dans une salle noble tout en se sentant danser dans une rue chaude de carnaval, et ce n’est pas un hasard si Sonny Rollins termine son concert de plus de deux heures par son légendaire Don’t stop the carnival. Message reçu.

A la sortie, son guitariste Russell Malone, était là, il attendait visiblement une amie, il lui dit, et je l’ai entendu : Well, you’ve just heard the greatest musician in the world. Oh que oui, il a raison.

Vous vous demandez pourquoi je vous raconte tout ça… le concert est fini, à quoi bon éveiller des regrets ? Ben je ne fais que transmettre le message de Rollins : n’arrêtez pas le carnaval, surtout en cette froide saison ! Et le carnaval, libre à vous d’y prendre part lors de sa prochaine tournée, Rollins est encore jeune, toute la vie devant lui, et puis libre à vous aussi, en attendant, de lancer votre propre carnaval, dans vos maisons, dans vos appartements, en l’invitant chez vous, c’est un joyeux compagnon, il y a de quoi passer chaudement l’hiver, le choix est énorme, puisqu’il a commencé à enregistrer en 1949. Il y en a pour tous les goûts, écouter Rollins, c’est (re)découvrir soixante ans d’histoire du jazz : il a enregistré entre autres avec Miles Davis, le Modern Jazz Quartet, Thelonious Monk, Clifford Brown, Max Roach, avant d’enregistrer à son nom, de nombreux albums, parmi lesquels Tenor Madness (1955, avec John Coltrane), Saxophone Colosseus (1956, avec Max Roach), The Freedom Suite (1957, avec Max Roach), A Night at the Village Vanguard (1957), Sonny meets Hawks (1963, avec Coleman Hawkins), Don’t stop the carnival (1978), Dancing in the dark (1986), Sonny, please (2006), Road Shows (2008).

Si vous pensez n’avoir jamais entendu Sonny Rollins et si vous suiviez jadis l’émission de Bernard Pivot « Bouillon de culture », vous vous trompez : vous connaissez – et peut-être le thème résonne-t-il encore en vous – The Night has a Thousand Eyes, générique de l’émission (sur What’s new, avec Jim Hall, 1962).

Pour une discographie plus complète, faites un tour à la Médiathèque et/ou sur Google.

Photo: Yannick Putz

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