Le concert de Dave Liebman in the baba au Singel d’Anvers


Prudent, j’avais acheté les billets bien à l’avance. Prudent aussi au vu des conditions météo sur une route à peine remise de la neige, rendue dangereuse par un brouillard givrant, j’étais parti bien à l’avance également. Seulement voilà : un accident de camion sur le ring de Bruxelles nous a imposé une circulation au pas, puis, le plaisir de la vitesse revenu,  la circulation est restée limitée à 90km/h jusqu’à Anvers en raison des conditions hivernales. Et nous voilà arrivés en retard, douze ou treize minutes après le début du concert. Rien de grave. En apparence. Et là, je vais à la ligne, j’ai retenu les conseils de mon professeur de français: une nouvelle idée, un nouveau paragraphe.

Une nouvelle idée en effet. Un monde nouveau. Un ordre… non, je n’irai pas jusque là. Heureux d’avoir pu, malgré tout, limiter notre retard à un petit quart d’heure, nous avons trouvé porte close, salle fermée, hermétique, inaccessible aux retardataires, même avec billet en main, et malgré les conditions météo. Interdit de déranger les spectateurs qui, eux, ont respecté l’horaire, sont arrivés à temps, se sont installés à temps. Ils sont assis, les veinards, protégés contre la petite dizaine de vilains canards qui ont couru dans les longs couloirs du Singel pour venir se casser le bec contre la vitre. Vous me direz peut-être que c’est bien ainsi, que personne n’aime être dérangé pendant un concert, rien de plus désagréable en effet que de déplacer ses genoux de dix centimètres vers la gauche ou la droite, voire – horreur – de se lever, pour laisser passer le retardataire. Le retard est une faute, le retardataire n’a qu’à s’en prendre qu’à lui-même, ou au camion, ou au brouillard givrant. Rien à dire. Mais ce rien, je tiens à le dire quand même.

Allez, à la rigueur, je pourrais comprendre, avec un gros effort, l’interdiction des retardataires pour une pièce de théâtre (pour un film aussi, alors), où une seconde d’inattention peut faire perdre le fil – à ce propos, demandez à Shakespeare qu’il nous raconte un peu comment ça se passait dans les théâtres à son époque! –, mais la musique, mais le jazz… le jazz est à l’image de la vie, mouvement, improvisation, imprévu. Oui, bien sûr, comme la vie, il a ses lois, ses règles, beaucoup de discipline aussi. Le jazz, ce n’est pas n’importe quoi, et les spectateurs aiment tout entendre, tout voir,  ils aiment être à l’heure. Un camion, certes, ou le brouillard, peut contrarier les plans les plus solides, c’est la vie, ce n’est pas grave. Mais au Singel, devant le niet du contrôleur, je n’ai pu m’empêcher de penser au joyeux concert de Sonny Rollins au Concertgebouw d’Amsterdam dont j’ai parlé dans la chronique précédente. Le musicien de jazz le plus prestigieux de la planète dans une des salles les plus prestigieuses du monde. Il régnait une sorte de chaleur dans ces couloirs étroits et historiques, et dans la salle non moins historique où Sonny Rollins avait commencé à jouer, alors que quelques retardataires se frayaient encore un chemin dans une forêt de jambes et de genoux. Nous les avions d’ailleurs à peine remarqués, tant nous étions emportés dans la musique… Ce n’est que dans le couloir extra-large du Singel que je me suis rappelé ces trouble-fête, l’un d’entre eux, en particulier, passé subrepticement à un poil de mes genoux.

La salle de concert serait donc devenue un lieu sacré, inviolable, un lieu pur, un lieu d’hygiène, sans bruit autre, sans mouvement autre que celui des officiants sur la scène ? Entre les bruits et mouvements inutiles ou malveillants, et les bruits et mouvements de hasard, plus de marge.  Un lieu d’exclusion, canards non admis? Charlie Parker s’en réjouirait-il, lui qui voulait que le jazz devienne une musique qui s’écoute et se respecte à une époque où il était une musique populaire, une musique de danse, et où, dans les clubs, il devait se frayer un chemin dans le brouhaha des voix, le tintement des verres et l’opacité de la fumée ? Non sans doute, car le retardataire aurait peut-être été Charlie Parker lui-même!

Et non, je ne vais tout de même pas parler d’exclusion, faut pas tout mélanger, il faut proportions garder. Mais je me pose une question. Les heureux arrivés à temps se disent-ils: je suis à l’heure, je veux écouter la musique, je ne veux pas être dérangé, je ne veux pas déplacer mes genoux, encore moins me lever, l’espace d’une seconde, les retardataires restent dehors, et tant pis s’ils ont roulé cent kilomètres, en hiver, sur une route dangereuse, si le ring de Bruxelles est paralysé par un accident. Je pense, moi, qu’ils ne se posent pas la question, mais que les responsables y répondent quand même, à leur manière, très trendy. Portes closes. Dehors. Rentrez chez vous. Ce n’est pas de l’exclusion, c’est de la discipline. L’exclusion, c’est autre chose, plus grave. N’empêche qu’on est exclus quand même!

Parmi les canards transis dans l’immense couloir de verre, il y avait un vieux monsieur sérieux, bien mis, et son épouse, tous deux un peu désemparés, un peu désorientés, interdits d’entrée dans l’autre salle où venait de commencer un concert classique, ils se résignaient, ils comprenaient, eh oui, on va déranger, c’est normal… Mais ils restaient là, quand même, ils hésitaient… D’autres, très jeunes, anglophones, étaient venus comme nous, pour Dave Liebman, ah bon, on ne peut plus entrer, ah oui, tant pis… Autant vous dire que moi, j’étais furax, et que j’étais prêt à signer s’il le fallait. Il est vrai que j’appartiens à une génération de f… de m…, nom de Dieu, on t’aurait dépavé le Singel pour moins que ça ! Soutenu, il faut le dire, par une jeune spectatrice tout aussi furieuse, tout n’est pas perdu..

La culture, sacro-sainte, intouchable, nouvelle religion pratiquée dans de nouveaux temples … et si le spectacle est, malgré tout, subversif (je ne parle pas de jazz, qui ne l’est plus), les portes sont closes… ça ne sortira pas d’ici… Il faudrait une nouvelle Muette de Portici, ou un nouveau Living Theatre… voilà que je mélange tout, la révolution belge, les sixties, et d’ailleurs tous les rêves se sont écroulés, y compris le belge. Il paraît que la rupture entre le Nord et le Sud du pays est apparue au grand jour pour la première fois après la grève de l’hiver 60, dont on commémore l’anniversaire ces temps-ci, et là, au Singel, c’est encore une fois un Wallon qui arrive en retard, et qui en plus rouspète. Mais là, je mélange vraiment tout.

N’empêche que la discipline, dans la culture, ça m’inquiète. Enfin, la discipline prise à la lettre, sans l’esprit. A l’usine, au bureau, oui, normal, faut travailler, à l’école aussi, mais là, avec un mot de l’éducateur, on peut tout de même entrer en classe, et on tient compte des intempéries… A une époque déjà lointaine où se mettaient à fleurir, un peu partout et pour le bien de tous, les Maisons de la Culture, certains mauvais esprits appelaient ces monstres de béton les blockhaus de la culture. Il ne faut quand même pas exagérer. Ce sont des lieux magnifiques.

Le concert ? Ah oui, Dave Liebman plays Ornette, le concert est fini, passé sous le nez, reste le cd Turnaround. Et l’écoute d’extraits sur le site de Dave Liebman, qui ravive la colère…

Intempéries… un autre… désolé, je n’ai pu m’en empêcher…

#Singel

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