Le coup d’état par délitement*

Un texte d’Umberto Eco publié dans L’Espresso du 23 mai, et traduit par Giuseppe Santoliquido

Chacun connaît la définition selon laquelle la démocratie est un système plein de défauts mais auquel on ne peut renoncer faute de mieux. De ce postulat découle, pour la majorité des citoyens, la conviction qu’en démocratie la majorité a toujours raison. Rien de plus faux. La démocratie a recourt à un principe bassement quantitatif mais, cependant, objectivement contrôlable : celui qui emporte le plus d’adhésions gouverne. Et si quelqu’un considère que la majorité a tort, tant pis pour lui : en acceptant les principes démocratiques, il accepte aussi d’être gouverné par une majorité qui a tort.

Une des fonctions essentielles de l’opposition est de démontrer à la majorité qu’elle s’est trompée. Si elle n’y parvient pas ? Nous sommes alors non seulement confrontés à une mauvaise majorité mais aussi à une mauvaise opposition. Combien de fois une majorité est-elle en droit de se tromper ? Durant des millénaires, la majorité des hommes a cru que le soleil tournait autour de la terre. Et considérant les vastes aires géographiques peu alphabétisées dans le monde et le fait que des sondages récents ont démontré que de nombreux occidentaux ont eux aussi cette conviction, nous voici donc face à un cas où la majorité s’est longtemps trompée et se trompe encore. De même, les majorités se sont aussi trompées en considérant Beethoven inaudible ou Picasso non-regardable. La majorité, à Jérusalem, s’est trompée en préférant Barabbas à Jésus. Comme la majorité des Américains qui se trompe en pensant qu’avaler chaque matin deux œufs au bacon et un beefsteak à midi les maintient en bonne santé.

Pour ce qui est de la politique, Hitler n’est pas arrivé au pouvoir par un coup d’état mais a été élu par la majorité. Mussolini a instauré la dictature après l’assassinat du leader socialiste Giacomo Matteotti, mais avant cela il disposait d’une majorité parlementaire, même s’il méprisait cette assemblée « sourde et grise ». Il serait donc injuste de jouer sur les paradoxes et de dire que la majorité a toujours tort. Mais il est indéniable qu’elle n’a pas systématiquement raison. En politique, le recours à la volonté populaire n’a qu’une valeur formelle (« J’ai le droit de gouverner parce que j’ai récolté le plus de voix ») mais il ne permet pas, en tant qu’indice purement quantitatif, de tirer des conséquences théoriques et éthiques («C’est moi qui ai fait le plus de voix, je suis donc le meilleur »).

Dans certaines zones de la Sicile et de la Campanie, les mafieux rencontrent une adhésion populaire qui s’avère largement majoritaire. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils sont les meilleurs représentants des populations concernées. Je lisais récemment un journaliste proche du pouvoir qui reprochait à un de ses collègues proche de l’opposition d’avoir affirmé que la majorité des Italiens avait consenti de bon gré à se laisser berner par M. Berlusconi. Je pense effectivement qu’une grande partie des Italiens ne se rend pas compte que son protégé érode lentement mais surement leur liberté. Eroder la liberté d’un pays signifie, la plupart du temps, mettre en place un coup d’état et instaurer de manière violente un système totalitaire. Quand c’est le cas, l’électeur s’en rend compte, même s’il n’a pas toujours la force de réaction nécessaire. En l’occurrence, à cette forme de coup d’état s’est substitué le coup d’état par délitement. Le génie de Berlusconi a en effet consisté à mettre en œuvre, à l’opposé d’une transformation des structures de l’Etat par l’action violente, une transformation par l’érosion, lente, progressive, extrêmement bien huilée (…)

Peut-on dire que la loi d’immunité annonce une dictature ? Balivernes. Endiguer les mises sur écoute porte-t-il atteinte à la liberté d’information ? Voyons, si quelqu’un a commis un délit, chacun en sera informé au moment du jugement, et le fait d’éviter de parler de délits qui ne sont que présumés renforce le droit à la vie privée de chacun d’entre nous. Aimeriez-vous que les journaux publient une vos conversations téléphoniques avec votre maîtresse ? Non, bien sûr. Et si le prix à payer est qu’on ne puisse plus mettre sur écoute un puissant corrompu ou un mafieux, eh bien, votre droit à la vie privée doit bien avoir un coût. Il serait nazifasciste de réduire les budgets de l’école publique ? Mais il faut bien faire des économies, et nous devons montrer l’exemple en réduisant les dépenses collectives. Et si cela aboutit à mettre tout le système éducatif aux mains du privé ? Mais ce n’est tout de même pas la fin du monde ! Et puis il y a de très bonnes écoles privées (…)

Voilà, la fonction d’un coup d’état par délitement est de rendre presqu’imperceptibles les modifications constitutionnelles (…) Et quand la somme de ces modifications aura donné vie non pas à la seconde mais bien à la troisième république, alors il sera trop tard. Non pas parce qu’il serait impossible de faire marche arrière, mais parce que la majorité aura digéré les changements, les ayant considérés naturels, et se sera génétiquement accoutumée. Un nouveau Malaparte pourrait d’ailleurs rédiger un superbe traité sur cette nouvelle technique de délitement de l’état, technique face à laquelle la protestation et la dénonciation perdent toute valeur provocatrice et la contestation ne fait plus que donner corps aux ombres.

Pessimisme global ? Non, confiance en l’action bénigne du temps et en son érosion continue. Une transformation des institutions par petits pas peut ne pas avoir le temps de s’accomplir complètement, elle peut être victime (…) de coups de fatigue, de chutes de tensions, d’accidents de parcours. C’est un peu comme la plaisanterie sur la différence entre l’enfer allemand et l’enfer italien. Dans les deux cas, il y a le bain dans l’essence brûlante le matin, la chaise électrique à midi, l’écartèlement le soir. Sauf que dans l’enfer italien un jour c’est l’essence qui n’arrive pas, un autre c’est la centrale électrique qui fait grève ou le bourreau qui est absent pour maladie… Décapiter le Roi ou occuper le Palais de la Nation se fait en cinq minutes. Empoisonner quelqu’un par petites doses d’arsenic prend beaucoup plus de temps et, entretemps, qui sait, qui vivra verra. Pour le moment : résister, résister, résister.

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