Le dernier pénalty de l’équipe yougoslave


Le dernier pénalty, signé par le journaliste italien Gigi Riva, homonyme du meilleur buteur de l’équipe d’Italie entre 1965 et 1974, est un bouquin exceptionnel. D’une écriture quasi épique, engagée et documentée, il regarde l’histoire finissante de la Yougoslavie et le déclenchement de la guerre qui a ensanglanté les Balkans dans la première moitié des années 1990 par la fenêtre très particulière, mais terriblement pertinente et avisée, du football. Plus spécifiquement, à travers le destin du défenseur bosniaque de Sarajevo Faruk Hadzibegic, le capitaine de l’équipe nationale qui, le 30 juin 1990, lors du quart de finale de l’Euro en Italie, rate l’ultime tir au but contre les Argentins (qui seront défaits en finale par la RFA dont c’est la dernière participation dans une compétition internationale, lors du Championnat d’Europe de 1992, l’Allemagne sera en effet réunifiée).


Gigi Riva retrace en parallèle l’évolution de de la Yougoslavie après la mort du maréchal Tito en mai 1980 et la carrière de Faruk Hadzibegic commencée au FK Sarajevo et quasiment refermée à Sochaux (1987-1994) où il avait été appelé par le Serbe de Voïvodine Silvester Takac, l’ancien attaquant du Standard de Liège dont il avait fait les beaux jours au début des années 1970. Il décrit aussi le championnat yougoslave dominé par le Dinamo Zagreb et l’Etoile rouge de Belgrade (dirigé par le bientôt criminel de guerre Arkan qui sera assassiné en janvier 2000).

Il raconte notamment les affrontements violents entre supporteurs aux allures de guérilla urbaine  survenus au-début du match opposant les deux équipes à Zagreb le 13 mai 1990, une semaine après des élections remportées par les nationalistes croates.  Le match n’aura pas lieu et les dizaines de supporteurs et policiers blessés annoncent les guerres à venir. En août 1991, les ultras des deux camps s’affronteront de nouveau lors de la bataille de Vukovar, mais des fusils auront remplacé les sièges des tribunes.

Malgré la situation politique, le championnat yougoslave va tenir bon une année encore avec des équipes de moins en moins multiethniques. En mai 1991, les deux formations antagonistes se retrouvent face à face dans le même stade, où le match peut avoir lieu (victoire 3-2 du Dinamo sous les yeux du nouveau président croate Tudjman suite à un pénalty cadeau). Et, le 29 mai 1991 à Bari, L’Etoile rouge remporte aux tirs aux buts la Coupe d’Europe des Clubs Champions contre l’Olympique de Marseille (entraîné par Raymond Goethals et où joue l’ancien capitaine de l’équipe serbe, Dragan Stojkovic, entré en toute fin de prolongations).


Dernier bastion unitaire, l’équipe yougoslave survit vaille que vaille. Après sa défaite en quart de finale à Florence lors du Mondial 1990, elle participe à la phase éliminatoire du Championnat d’Europe 1992 en Suède. Coachée par Ivica Osim, Bosniaque d’origine croate, elle est composée des joueurs des six républiques yougoslaves, malgré les indépendances slovènes et croates déclarées en juin 1991. Faruk Hadzibegic en est le capitaine. Multipliant les victoires (le Macédoniens Pancev de l’Etoile rouge marque 10 buts), elle sort première de son groupe.

Mais entre le dernier match contre l’Autriche à Vienne le 13 novembre 1991 et le début de la compétition le 10 juin 1992, l’Europe a reconnu la Slovénie et la Croatie en janvier et la Bosnie-Herzégovine est devenue indépendante en mars (avant d’être reconnue le mois suivant). Si bien qu’au terme du match amical contre la Hollande à Amsterdam, le 25 mars, où l’équipe yougoslave toujours composée de Serbes, Bosniaques, Slovènes, Monténégrins et d’un Macédonien – mais pas de Croates – est battue 2-1, Faruk, affirmant ne plus pouvoir jouer alors que ses proches vivent dans Sarajevo bombardée, «dissout l’équipe nationale». Ce qui, en réalité, ne relève pas de ses prérogatives.


L’équipe, d’où se sont retirés les meilleurs joueurs, n’ira d’ailleurs pas en Suède. Ou plutôt, oui, elle ira, mais en sera chassée, l’Angleterre refusant de jouer, lors de leur premier match, contre des «assassins» et l’UEFA se retranchant derrière une résolution de l’ONU décrétant un embargo contre la Serbie et le Monténégro. Elle est remplacée par le second de son groupe, le Danemark, qui remportera la Coupe.

«Faruk devait sauver l’existence d’une nation avec un pénalty. Il le rata. Ce fut la guerre dans toute la région.»

Si Faruk avait marqué son pénalty, permettant à la Yougoslavie de battre l’Argentine et de devenir championne du monde après être venue à bout de l’Italie en demi-finale et de l’Allemagne en finale, déclenchant une vague de «yougo-nostalgie», les nationalistes auraient-ils rangé «leurs plans de guerre dans leurs tiroirs»? Cette question, Gigi Riva, dressant un parallèle avec l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand par le nationaliste yougoslave Princip, n’est pas le seul à se la poser. L’Intéressé s’interroge lui-même. De même qu’Osim qui, aujourd’hui, se demande: «Peut-être que nous n’aurions pas eu la guerre si nous avions gagné la coupe du monde. Peut-être pas, mais je ne peux pas m’empêcher de l’imaginer.»

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