Le génocide oublié des Hereros et des Namas


En janvier dernier, le jour de l’attentat à Charlie Hebdo, Elise Fontenaille, rajoutant N’Diaye à son patronyme, a publié ce livre qui raconte le premier génocide du XXe siècle, volontairement occulté, et donc oublié, celui des Hereros et des Namas dans une colonie allemande du Sud-ouest africain devenue la Namibie. C’est en partant sur les traces du grand-père de son père, le colonel Mangin originaire de Lorraine, officier colonial qui débuta sa carrière en Afrique sous la direction de Lyautey puis combattit pendant la Grande Guerre, notamment au Chemin des Dames avec ses troupes noires qu’il n’hésita pas à sacrifier – ce qui lui valu les surnoms peu flatteurs de Boucher du Maroc, Broyeur de Noir(s), Boucher de Verdun -, que la romancière est tombée sur le Blue Book, et donc sur ce génocide.

Suivant son aïeul au lendemain de la guerre en Rhénanie vaincue à la tête des tirailleurs sénégalais, elle découvre «la campagne hallucinée que l’Allemagne orchestra (…) pour dire comment la France voulait abâtardir la race aryenne en faisant violer les femmes allemandes par ses nègres en rut et faire de l’Allemagne un peuple de métis.» Mangin sera d’ailleurs assassiné par l’extrême-droite allemande en 1926 et, tout juste arrivés à Paris en 1940, les nazis détruiront sa statue. «Atterrée par ces premiers pas du nazisme», Elise Fontenaille se penche alors sur le passé colonial de ce pays pour apprendre qu’entre 1883 et 1916, le Sud-ouest africain, qui ne s’appelait pas encore la Namibie, a été occupé par les troupes germaniques. Commandée par Lothar Von Trotha, celles-ci ont massacré les Hereros et les Namas, créant les premiers camps de la mort et enfermant les prisonniers sur Shark Island, récif où la «brutalité [atteignait] des sommets». Eugen Fischer, l’inspirateur d’Hitler et le mentor de Mengele, y fit ses premières armes.

Ces atrocités commises en 1904 ont été consignées dans le Blue Book, un rapport écrit en 1917 par un juge anglais, Thomas O’Reilly. Mais cet homme courageux meurt en 1919, officiellement de la grippe espagnole, et, sept ans plus tard, sous la pression de l’Allemagne menaçant de dénoncer les atrocités commises par les alliés dans leurs colonies, la Grande Bretagne rapatrie tous les exemplaires disséminés dans la monde, dans les diverses administrations, et les détruit. Sauf un exemplaire conservé dans une bibliothèque universitaire de Pretoria qu’Elise Fontenaille a retrouvé numérisé sur Internet. Ce qui lui a permis, au terme de trois années d’un travail «acharné», et après un roman qu’elle a « jeté», d’écrire ce récit historique riche de nombreuses photos auquel elle a donné comme titre celui du rapport maudit.

La Namibie a mis du temps avant de réagir. En 2007, quelques membres de la famille von Trotha ont demandé pardon au nom de leur ancêtre et, en 2011, le musée anthropologique de l’hôpital de la Charité de Berlin a restitué vingt crânes de Hereros et de Namas découverts en 2008 par une journaliste allemande (parmi les milliers de sépultures profanées). Mais ce n’est que dans la nuit de Noël 2013 qu’à Windhoek, la capitale, les autorités namibiennes ont démonté, pour la placer dans un musée, la statue d’un cavalier allemand armé d’un fusil honorant les soldats et civils allemands mort durant la guerre qui les opposa aux Hereros. La communauté allemande du pays, encore très nombreuse et influente, a vivement réagi.

Peut-on vraiment parler de génocide? Oui, tout à fait, je me suis renseignée. C’est indubitablement le premier génocide du XXe siècle, et pas seulement un massacre. Il y avait, chez les Allemands, une volonté d’extermination absolue d’un peuple. Non par idéologie ou visée politique mais pour venger les cent colons tués par les Hereros et les Namas qui refusaient de se soumettre. Les traces ont disparu et on n’a pas cherché à savoir. Et la Namibie est un pays dont on ne parle jamais chez nous, contrairement par exemple à son voisin sud-africain.

Pourquoi la Namibie a-t-elle réagi si tardivement? Parce que l’ethnie au pouvoir depuis l’indépendance n’a rien à faire du sort des Hereros et des Namas, dont il ne reste d’ailleurs que très peu de représentants. D’un autre côté, les descendants des colons allemands sont encore très nombreux en Namibie, où ils détiennent les principales fermes. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de nazis sont d’ailleurs venus s’y réfugier, mais c’est une autre histoire.