Le harcèlement au travail selon Stéphanie Chaillou


Dans la rentrée littéraire, si vous n’êtes pas un nom (re)connu, à moins que les critiques et/ou les libraires s’entichent de vous dans un bel élan collégial, il vous sera très difficile de vous faire entendre. D’autant plus si votre voix n’est pas tonitruante, ou scandaleuse, mais au contraire murmurée, en sourdine. Comme c’est le cas pour Stéphanie Chaillou dont le magnifique Alice ou le choix des armes, son deuxième roman après L’homme incertain paru chez le même éditeur, Alma, (et transposé au théâtre par Julien Gosselin), et après trois proses ou nouvelles poétiques publiée par les éditions Isabelle Sauvage, tente de se faire une place parmi les centaines de romans parus ces deux derniers mois.

Ce texte dense et tendu vaut vraiment la lecture, il est l’œuvre de quelqu’un pour qui, la littérature, ce n’est pas qu’une histoire plus ou moins bien racontée mais aussi un style, un ton, une manière de dire. Et ici, ce qui est dit, c’est la violence au travail. Une violence, aujourd’hui qualifié d’harcèlement, qui se manifeste par des humiliations quotidiennes et répétées (comme dans le très dur roman de Delphine de Vigan, Les heures souterraines, devenu un film très réussi). Au point de se sentir amoindri, diminué, transparent. Nié. L’homme qui a été retrouvé assassiné sur un pont a harcelé Alice de cette façon deux ans auparavant. Il prenait des rendez-vous sans qu’elle ne soit au courant. Lui faisait des remarques sur sa façon de s’habiller de parler. L’évitait, s’adressait le moins possible à elle. Elle était surprise sans pour autant comprendre ce qui réellement se passait. Mais quand elle a enfin réagi, rédigeant une lettre pour manifester son étonnement, exposer ses griefs, en réponse, c’est son propre travail qui a été mis en cause. De victime, elle est devenue coupable. Et a fini par entrer en dépression.

Pour l’inspecteur chargé de l’enquête, la jeune femme a donc un mobile. D’autant plus qu’elle a du mal à expliquer pourquoi elle n’a démissionné qu’un mois auparavant. Le roman est subtilement construit sur leurs rencontres successives – qu’il est difficile de qualifier d’interrogatoires, le policier ne charge pas son témoin, il veut juste comprendre. Il manifeste de l’empathie pour Alice. Ce texte prenant, d’une grande tenue émotionnelle, toujours juste et dans les mots, et dans la manière d’écrire les ressentis, est scandé par d’intrigants apartés consacrés au « théâtre d’Alice », rappelant que son auteure, après avoir enseigné la philosophie, travaille depuis plus de dix ans dans le spectacle vivant.

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